Résumé : Nouvellement arrivé à Yellowknife, Pierre fait la rencontre de Carl. Quand celui-ci l’invite à prendre un verre un soir de tempête, ils s’embrassent.
Les Basques
En fin d’après-midi, alors que je rêvassais en songeant à ma soirée avec Carl, deux hommes sont entrés dans le bureau. Ils semblaient chercher quelque chose qu’ils n’ont visiblement pas trouvé. Dans une langue que je ne comprenais pas, ils ont échangé quelques mots. Des Européens, sans aucun doute. Le plus grand des deux semblait vouloir rebrousser chemin. Puis, le plus petit s’est approché de mon comptoir d’un air décidé. Il m’a salué et m’a demandé, avec un accent fluté : « Savez-vous où on peut se procurer une carte de Wekweètì ? » ?
« De quoi ? »
Je n’ai aucune idée de quoi il parle.?
« Wekweètì, une petite communauté tli?cho à 300 km au nord de Yellowknife. »
Je hoche la tête à la négative.
« Vous savez où je peux en trouver une? »
Je les réfère à Alice, ma collègue. Elle est ici depuis plus longtemps que moi et y comprendra peut-être quelque chose.
Après le boulot, je me rends au bar où j’ai passé la soirée avec Carl. Nous n’avions pas échangé nos coordonnées. Je l’ai cherché sur Facebook et Instagram, mais il doit utiliser un autre nom, car il est introuvable. Je sais qu’il travaille au bureau de la traduction du gouvernement territorial, mais je me dis que ce serait un peu louche de lui écrire sur son adresse professionnelle. Me voici donc, assis seul au bar en espérant qu’il réapparaisse. Chaque fois que la porte s’ouvre, je ne peux m’empêcher de lever des yeux pleins d’espoir vers celui ou celle qui entre dans le bar. Puis, je reconnais les deux hommes qui sont entrés à mon bureau plus tôt aujourd’hui. Ils ont l’air aussi perdus que tout à l’heure. Lassé d’être seul, je leur envoie un signal de la main. Le petit me dévisage et me reconnait. Deux minutes plus tard, ils sont tous deux assis au bar avec moi. Le petit s’appelle Pio, et le grand Bixente — ça veut dire « Vincent » dans la région d’où ils viennent. Ils sont Français, mais s’identifient plutôt comme Basques. Ce sont deux grands amis qui se connaissent depuis plus de 20 ans et ils ont parcouru le monde ensemble. Ils ont escaladé une montagne dans l’Himalaya au début des années 2000, et traversé la Mongolie à pied quelques années plus tard. Puis, ils se sont mis à la nage. Il y a 9 ans, ils ont fait le tour du lac Baïkal en Sibérie et, plus récemment, ils ont nagé 180 km le long des côtes basques en France et en Espagne pour sensibiliser les gens au déclin de leur langue maternelle, l’euskara, celle qu’ils parlaient lorsque je les vus plus tôt aujourd’hui. Pendant qu’ils se lancent dans leurs folles aventures, moi, je végète sur un sofa à écouter Netflix…
Sachant qu’il sera question d’une nouvelle aventure au bout, je leur demande tout de même : « Qu’est-ce qui vous amène au Canada ? »
C’est Bixente qui répond. « Nos précédentes expéditions ont rarement eu lieu en hiver. Pour se donner un nouveau défi, on a eu envie d’être confronté au froid, aux grands espaces et au Grand Nord. On veut s’adapter au froid sur tous les fronts : comment on se nourrit, comment on s’habille, comment on dort alors que les températures seront toujours dans le négatif. » Il dit tout cela le plus calmement du monde. Les gens qui entreprennent de grandes aventures sont souvent fébriles et excités, mais pas lui. Non, Bixente se fait très économe de son énergie. Il instaure quelque chose de sacré autour de son projet : l’homme qui affronte le froid.
D’autres objectifs sont sur le point de s’ajouter à l’aventure. Pio renchérit : « Partout où nous sommes allés, nous avons rencontré des gens qui vivent en marge de la société et qui, comme nous, parlent des dialectes qui sont souvent opprimés par les gouvernements. Nous vivons avec eux, nous tentons de comprendre leur mode de vie et leur rapport à la terre avant que leur culture ne disparaisse. On tente de faire des liens avec nos défis et notre culture basque. Ici, il y a les Dénés et les Inuits et on espère pouvoir fraterniser avec eux en cours de route à Wekweètì et à Kugluktuk ».
Comme je travaille maintenant pour le gouvernement, je comprends entre les lignes que, selon eux, c’est moi l’oppresseur ici. Qu’à leurs yeux, je ne suis que le pauvre type qui participe aveuglément à la destruction culturelle de plusieurs peuples. Inutile de leur dire que je ne les inviterai pas chez moi, au Domaine des Dieux, où on peut difficilement être plus loin du mode de vie traditionnel local. ?
Je tente une réplique. « Vous savez que les Autochtones sont majoritaires ici, aux Territoires du Nord-Ouest ? Notre première ministre, notre député fédéral et notre sénatrice le sont tous. On est dirigé par eux et je trouve ça très bien. »
Vivement, Pio répond : « C’est très bien, mais tu connais quoi de leur culture ? Tu comprends leur langue ? »
« Non, quelle utilité j’aurais de parler leur langue ? » La question est venue toute seule, sans réflexion. Je m’entends et je m’en veux tout de suite de l’avoir posée.
« La langue est la porte d’entrée à la culture, mon ami. Comprends la langue et c’est peut-être tout un territoire qui s’ouvrira à toi. Ne serait-ce qu’un peu. C’est ce qu’on a fait au Népal, en Mongolie et dans nos autres voyages. Ça nous a permis de vivre des choses incroyables. »
« Oui, vous avez raison, j’imagine. Je devrais faire un effort. » Ils ont peut-être raison. Depuis mon arrivée à Yellowknife il y a deux mois, je suis à peine sorti de chez moi, de mon bureau et de tout ce qui se trouve entre les deux. J’ai une petite pensée pour Thomas, que j’ai rencontré en arrivant et qui est en route vers l’océan Arctique en ce moment. Je me rends compte que je n’ai toujours pas exploré les alentours de la ville. Je ne crois pas être tenté d’entreprendre un périple à pied jusqu’à Kugluktuk dans le creux de l’hiver polaire à travers la taïga, mais les Basques m’ont donné envie de sortir de ma sédentarité urbaine.
Je ne peux m’empêcher de leur lancer un conseil en quittant le bar : ??« Faites attention aux ours. »
