le Samedi 4 avril 2026
le Jeudi 10 Décembre 2020 15:37 Divers

Roman-feuilleton La dévoration_16

Roman-feuilleton La dévoration_16
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Résumé : Pierre, dont c’est le premier hiver à Yellowknife, est très affecté par le manque de lumière. Son vague à l’âme est exacerbé par l’annonce de la mort de Thomas, la première personne qu’il a rencontré aux TNO. Alors qu’il se terre dans son logement, son béguin, Carl Sauvé, lui rend une visite impromptue.

 Nom de famille : Chocolat

Le raclement de la fourchette dans le fond de l’assiette de porcelaine — piquée à l’Hôtel Algonquin — n’aura jamais été aussi délectable. Je me suis dit que ça ferait plus chic de servir le plumpouding dans ma plus belle vaisselle. Après l’avoir sorti du moule — car oui, il ressemble maintenant à un gâteau par je ne sais trop quel miracle —, nous l’avons fait flamber. Une flamme bleue l’a enveloppé et a vacillé pendant une minute avant de s’éteindre. Nous l’avons mangé chaud. J’ai senti chaque fruit gorgé de cognac relâcher tous les rayons de soleil amassés au loin, dans des pays chauds.

Mon corps est encore lourd, mais je suis beaucoup moins irritable depuis que Carl est arrivé. Rassasié, je taille une place pour mon assiette vide sur la table à café, entre la lampe de luminothérapie et la boite de vitamines D3 que Carl m’a apportée. La lampe est allumée et est braquée sur moi et j’ai pris deux comprimés avant de déguster le plumpouding. Ce sera mon traitement médical jusqu’à la fin de l’hiver afin d’éviter la dépression saisonnière.

Éventuellement, alors que nous discutons de tout et de rien, je tourne la lampe vers Carl, qui n’a pas encore eu sa demi-heure d’illumination quotidienne. Il est assis sur un fauteuil, prêt à s’ouvrir comme on peut l’être autour d’un feu de camp. J’ai la vive impression de plonger dans les contes des Milles-et-une Nuits. Il raconte son histoire et je bois chacun de ses mots.

« Mon père était un hippie. Il a grandi à Victoire, un petit village francophone en Saskatchewan où le seul attrait était les plages sablonneuses du petit lac qu’il borde. Aujourd’hui, les maisons sont devenues des chalets et le français a coulé au fond du lac. Il a fait son secondaire dans un boys school à Prince Albert et il dit toujours que c’est là, pendant un concert de Gilles Vigneault dans les années cinquante, qu’il a pris conscience de la force de son identité. Après avoir passé toute son enfance à se faire dire qu’il était moins capable à cause de ses origines françaises, il a compris qu’il pouvait être un citoyen du monde et éviter de caller dans les sables mouvants des prairies. Il a laissé son boys school et sa famille pour aller faire son secondaire en français dans la ville la plus près, c’est-à-dire à Edmonton. Dans la même veine, il a voulu faire ses études universitaires en français. L’établissement le plus près était à Winnipeg. Pis tant qu’à être sur une lancée, il a fait sa maitrise à Montréal. C’est fou quand on y pense : tout un pays traversé pour recevoir une éducation. Après, il est parti manifester en Amérique Centrale pendant quelques années. À 25 ans, il est revenu en Saskatchewan et a rencontré ma mère dans une discothèque à Saskatoon. »

Je vois les traits de Carl se tendre légèrement. Avec une voie chargée d’une émotion nouvelle, il poursuit son récit.

« Ma mère a grandi sur la réserve dénée près de Hay River. Elle fréquentait la day school et réussissait bien. Son enseignante était une immigrante ukrainienne et l’a amenée avec elle en Saskatchewan quand elle a eu un transfert. Mes grands-parents n’avaient aucun pouvoir. Ils ne parlaient pas anglais, ma mère non plus. C’est difficile de savoir exactement ce qui s’est passé, mais ça a résulté à l’adoption de ma mère par cette enseignante. Il parait que c’était une femme très stricte et dure et qu’elle ne donnait pas beaucoup d’amour. Elle avait une relation adultère avec un homme marié. Ça devait la ronger de l’intérieur, de pas être une “vraie femme” pour l’époque. Pas mariée, donc pas d’enfant. C’est peut-être pour ça qu’elle adoptait des Autochtones. En plus de ma mère, elle a adopté deux autres enfants, un frère et une sœur métis. Ils sont morts tous les deux, à Vancouver ; lui d’une overdose et elle d’un tueur en série qui s’en prenait aux prostituées. »

« C’est affreux ! »

« Oui, je sais. Ma mère n’a pas eu le droit de revoir ses parents avant qu’elle soit adulte. Elle a perdu sa langue. Elle a perdu son nom de famille : Chocolat… »

« Le nom de famille de ta mère est Chocolat ? »

« C’était des noms que les Indians agents donnaient à mes ancêtres. Courtoreille, Bonnetplume, Nicotine, Canofpotatoes, c’est toutes des noms qui ostracisaient les Autochtones. Chocolat, c’est pas le pire, ok, mais c’est pas un nom qui passe pas inaperçu. Porter un nom comme Chocolat peut te fermer beaucoup de portes ».

Mal à l’aise, et tentant de ramener l’histoire sur une avenue plus gaie, j’enchaine avec du small talk. « T’as grandi où ? »

« À Saskatoon. J’y ai passé toute ma vie avant de déménager ici pour le travail. Tout se passait en français. L’école, l’église, la famille, la télé – Passe-Partout était mon émission préférée. Même ma mère a appris le français en fréquentant mon père et c’était la seule langue qu’on parlait à la maison. »

« My God, ta mère était bonne à s’adapter. »

« Elle était tellement intelligente. Elle était même infirmière. Mais j’ai pas beaucoup de souvenirs d’elle. »

« Elle est morte ? » La question s’impose.

« Je sais pas. Elle est partie quand j’étais jeune. J’ai longtemps pensé que c’était un divorce, mais c’était plus tordu que ça. »

« Ton père… ? »

Carl s’empresse de répondre « Non non non, mon père est doux ». Puis, avec gravité, le regard vers le sol : « C’est à cause de moi qu’elle est partie. »

« Comment ça ? » Encore là, la question s’impose. Carl, à demi-voix :

« Elle pouvait s’adapter à toutes sortes de situations, elle a fait des études à l’université. Elle était brillante. »

Il insiste sur ce dernier mot, comme s’il avait voulu amener au présent le verbe qui le précédait. Il poursuit. « Mais, ce que j’ai compris récemment, c’est que le plus difficile c’est d’apprendre à être parent. Ça s’apprend pas si on ne l’a jamais vécu. Je crois qu’elle voyait mon père s’occuper de moi beaucoup, et ses collègues au travail de leurs enfants, et elle ne savait pas quoi faire de moi. Elle s’est adaptée toute sa vie, mais la chose la plus étrange qu’elle a rencontrée était un jeune enfant qui dépendait d’elle. Donc elle est partie. Et j’ai pas vraiment de souvenirs d’elle. »

Aucun mot n’aurait suffi à diluer la dureté de ce que Carl venait de me révéler. J’ai fermé la lampe et l’ai tout simplement pris par la main. Je l’ai silencieusement invité dans ma chambre et nous avons passé la nuit à dormir l’un contre l’autre dans le calme le plus absolu.