Résumé : Pierre reçoit un message de détresse de la part de Pio, l’un des deux voyageurs basques dont il a fait la rencontre par hasard, dans un bar de Yellowknife. C’est depuis Dettah que les deux aventuriers se lancent vers leur périple en ski jusqu’à l’océan Arctique. Ils espèrent d’abord rejoindre Wekweètì avant de suivre les routes de portage jusqu’à Kugluktuk.
Désert
La couche de neige sur le lac Prosperous a été coiffée par les vents. Les petits monticules, longs et ondulés, projettent de longues ombres au sol. Les rayons orangés du soleil lui donnent une couleur sable qui évoque en souvenir les déserts de la Mongolie. C’est surtout le craquement de la neige sous mes skis qui m’indiquent que nous sommes bel et bien au Canada. Et le froid, bien entendu. L’air est piquant lorsque je respire. Sous ma moustache, je sens des dizaines de petits sillons qui se creusent un peu plus profondément à chaque expiration dans les lèvres arides et gercées.
Il est midi et il fait -40 °C. Je gigote mes doigts engourdis autour de mes bâtons de ski pour les réchauffer. Mais, rien n’y fait. Pour le reste, ça va. Skier permet au reste de mon corps d’être actif et chaud. Une courroie est attachée autour de ma taille et me relie à un traineau qui transporte la moitié de notre équipement nécessaire pour notre périple vers l’océan Arctique. Devant moi, Bixente tire l’autre moitié.
Le lac est beaucoup plus long qu’il n’est large et nous finissons par arriver à son extrémité nord. Une grande muraille de conifères s’impose devant nous sur une côte. Le terrain est très inégal et nous devons nous déplacer le plus possible sur les lacs. En consultant des cartes satellites sur nos téléphones intelligents, nous avons remarqué que de courtes pistes reliaient une série de lacs vers le nord jusqu’à une ancienne mine d’or. Celle-ci est plus ou moins à mi-chemin entre Yellowknife et Wekweèti.
« Pio, regarde. »
Bixente pointe l’extrémité d’un de ses bâtons de ski vers la forêt. J’aperçois l’entrée d’un sentier qui monte vers le sommet de la colline et qui doit redescendre de l’autre côté vers le prochain lac. Je souris. C’est presque trop simple. Nous n’aurons qu’à emprunter ces sentiers pour parcourir la première étape de notre expédition jusqu’à la mine abandonnée.
« Nous devrons transporter notre équipement à pied dans le sentier… »
La barbe de Bixente est maintenant un nid de serpents blancs, qui ondulent légèrement lorsqu’il parle.
« … nous ne pourrons pas tout amener d’un coup… »
Son haleine s’est transformée en une auréole de givre sur les vêtements qui encerclent son visage.
« … l’un de nous devra revenir chercher le reste de nos affaires pendant que l’autre monte le campement. »
Je remarque que lui aussi gigote ses doigts pour ne pas qu’ils s’engourdissent.
Nous laissons nos skis derrière avec nos sacs de couchage et nos effets personnels. Nous attachons notre tente, notre équipement de pêche et notre nourriture dans nos traineaux et nous attaquons la pente du sentier. Les arbres qui le bordent sont grands et minces. Ils ont à peu près tous un corps dégarni et un sommet touffu. Tout dort autour de nous, il n’y a aucun signe de vie, aucun son à part ceux que nous produisons en y avançant avec notre attirail. Une heure plus tard, nous débouchons sur un nouveau lac. Celui-ci est plus étroit et plus sombre. Les grands arbres derrière nous cachent maintenant du soleil.
« Nous monterons la tente ici », déclare Bixente avec un soupçon d’épuisement dans la voix. Cette première journée aura été très éprouvante physiquement pour nous deux. Sans se le dire, je crois que nous savons tous deux que nous n’avons pas avancé aussi rapidement que nous l’aurions souhaité. Le voyage s’annonce long et difficile. Et le froid restera à nos trousses tous les jours. Même lorsque le ciel est dégagé et qu’il ne vente pas.
Cherchant toujours un moyen de me montrer plus fort que ce que dégage ma petite taille, j’ai le réflexe de proposer à Bixente de remonter le sentier à nouveau pour amener l’équipement que nous avons laissé derrière. Sans surprise il accepte. Entre temps, il montera la tente, amassera du bois pour le feu et percera des trous dans la glace pour pêcher. Nous nous saluons sans cérémonie.
Avec l’un des traineaux, je rebrousse chemin dans le sentier. Les arbres sont un peu plus sombres. Seul, je fais moins de bruit. À mi-chemin, je m’arrête, retiens mon souffle et tends l’oreille. Il n’y a aucun bruit. Que le vide total. Un silence qui me fait douter de ma propre existence. C’est chouette. Puis, je reprends ma marche.
Arrivé au bout du sentier, je vois que quelque chose ne tourne pas rond. Quelqu’un, ou quelque chose est passé par ici et a éparpillé notre équipement. Les sacs qui contenaient nos effets personnels ont été maniés et déplacés, mais pas ouverts. Il en va de même pour les sacs de couchage. Je les place dans mon traineau, mais, en me penchant pour prendre nos deux paires de skis, je constate avec malheur que l’un d’entre eux est maintenant scindé en deux. C’est un des miens ! Autour, je vois de grosses traces de pas, faites par un animal sans aucun doute. Le soleil couchant accentue les marques ténébreuses au sol. Sur chacune d’entre elles, cinq pointes ont profondément percé la neige et laissent peu de doute sur la capacité de son auteur à attraper une proie.
J’attache les skis au traineau et je m’empresse de rebrousser chemin, décidé à retourner au campement pour gérer le bris de mon équipement. Dans le sentier qui me sépare du lac où se trouve Bixente, je fais le plus de bruit possible. Je chante La Marseillaise à tue-tête et à répétition, n’en déplaise à mon patriotisme basque, afin d’éloigner la chose qui rôde encore peut-être dans les parages. Il fait de plus en plus sombre et je peine à voir quoi que ce soit devant moi.
Après ce qui m’a semblé être une éternité, j’atteins le bout du sentier. Je vois notre tente bleue qui été montée. À droite, des trous ont été percés dans la neige blanche pour la pêche. Et, encore plus à droite, des traces rouges souillent le sol. Bixente est absent, et les mêmes grosses traces gisent maintenant près du camp…
