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le Jeudi 16 mars 2023 15:01 Environnement

Rejets toxiques en Alberta : des problèmes, littéralement, débordent

Rejets toxiques en Alberta : des problèmes, littéralement, débordent
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« Le Régulateur de l’énergie de l’Alberta a perdu toute crédibilité » – Allan Adam, chef de la Première Nation des Chipewyans d’Athabasca

Le ministre de l’Environnement des Territoires du Nord-Ouest, Shane Thompson, et son homologue albertain, Sonya Savage, se rencontreront mi-avril pour s’assurer que les TNO soient réellement avisés dès qu’un évènement en sol albertain met à risque l’intégrité écologique du territoire. Le public n’a en effet été alerté que récemment de rejets toxiques, dont une fuite apparue il y a 10 mois, au nord de Fort McMurray. Une situation « des plus frustrantes » qui « viole l’Entente bilatérale sur la gestion des eaux avec l’Alberta », a exprimé Shane Thompson, et qui, selon des experts, lève le voile sur de graves manquements en Alberta.

Des effluents de résidus de sables bitumineux sur le site Kearl, de la Pétrolière Impériale, s’infiltrent dans les eaux souterraines et, depuis mai 2022, s’observent en surface. La zone touchée par cette fuite comprend une tourbière et une forêt, à proximité d’un petit lac poissonneux et des affluents des rivières Firebag et Muskeg qui se jettent dans la rivière Athabasca. Le Régulateur de l’énergie de l’Alberta affirme en avoir été avisé le 19 mai et y a constaté, en aout, la présence de contaminants toxiques, dont de l’arsenic et des hydrocarbures, dépassant les normes environnementales. Mais ce n’est que début février, à la suite d’un déversement de 5,3 millions litres d’eaux usées industrielles – l’un des plus importants dans l’histoire de l’Alberta –, que l’organisme de règlementation a fait mention de la fuite en publiant en ligne son ordonnance de protection de l’environnement visant Impériale, sans tambour ni trompette.

Plusieurs communautés en aval n’ont pas été informées de la fuite ou du déversement ou de leur gravité. Le GTNO n’a été mis au parfum que début mars par la Première Nation des Chipewyans d’Athabasca qui, le 26 février, a imploré ses membres de se tenir loin de la zone et de ne rien consommer qui provient de là. Le chef national déné Gerald Antoine et le grand chef des Premières Nations du Traité  8, Arthur Noskey, entre autres, se sont joints à eux pour demander des comptes.

Le ministre fédéral d’Environnement et Changement climatique Canada, Steven Guilbeault, mis au courant en février, a condamné ce « très inquiétant » manque de communication.

Le Régulateur de l’énergie de l’Alberta (AER) aurait dû informer Ottawa dans les 24 heures de la fuite observée en mai. « C’est l’arrangement, selon la Loi sur les pêches », dit Martin Olszynski, professeur de droit à l’Université de Calgary, au bout du fil.

Tous les experts consultés par Médias ténois s’entendent sur une chose : le Régulateur semble prioriser les intérêts des compagnies pétrolières et gazières à l’intérêt public. « Les exemples s’additionnent », se désole Martin Olszynski. Selon Drew Yewchuk, avocat à la Clinique juridique pour l’intérêt public de l’Université de Calgary, l’organisme « est discret si quelque chose arrive », car il « collabore avec l’industrie pour obtenir le maximum d’exploitations pétrolières et gazières. »

Drew Yewchuk demande au Commissaire à l’information de la province d’enquêter sur les décisions du Régulateur dans ce dossier. « L’AER a le devoir, en vertu de la Loi sur l’accès à l’information, de divulguer tout risque grave pour l’environnement ou pour la santé sans délai », martèle-t-il lors d’un entretien.

 

Suintement « nuisible »

Environnement et Changement climatique Canada (ECCC), qui a prélevé des échantillons du suintement près du petit lac, le 14 février, a confirmé il y a peu qu’il « est considéré comme délétère, ou nuisible, aux poissons ». Impériale a été sommée de prendre « des mesures immédiates pour empêcher tout suintement de pénétrer dans des eaux poissonneuses ».

Les conclusions d’ECCC confirment les pires craintes de la Première Nation des Chipewyans d’Athabasca : « C’est une nouvelle preuve que le Régulateur a perdu toute crédibilité, a déclaré leur chef Allan Adam, dans un communiqué. » Il demande à Ottawa de « prendre le contrôle de l’enquête et du nettoyage ».

Tant la fuite observée en surface depuis mai que le déversement « sont susceptibles d’affecter l’intégrité écologique de l’écosystème aquatique, en particulier si ce n’est pas résolu avant la crue printanière », affirme Mike Westwick, responsable des communications à Environnement et Ressources naturelles au gouvernement des TNO.

Selon Mandy Olsgard, toxicologue environnementale indépendante, « le risque est minime pour le déversement, car il était local, en surface, et que la majorité des contaminants a été enlevée ». Impériale a affirmé, le 8 mars, avoir terminé d’éliminer « toute la glace et la neige de surface ».

La fuite est, de l’avis de cette spécialiste en évaluation des risques, plus préoccupante. Chaque année, dit-elle en entretien, Impériale soumet un rapport de surveillance des eaux souterraines au Régulateur. « Depuis des années, la compagnie dit que celles-ci sont de plus en plus affectées par le suintement de bassins de résidus. L’AER aurait dû en informer le public. » Les rapports ont été rédigés « d’un point de vue très géotechnique » sans que « le risque environnemental ait été évalué de manière adéquate ».

La toxicologue soutient que la zone touchée par la fuite aurait dû être clôturée dès mai, le temps d’une enquête. « S’ils ont fait une évaluation des risques, on devrait être capable de trouver un rapport externe, mais non ». Et, rappelle-t-elle, Impériale n’est qu’une compagnie parmi d’autres.

Nigel Bankes, professeur émérite de droit spécialisé dans les ressources naturelles à l’Université de Calgary, a l’impression que le Régulateur « a essayé d’étouffer l’affaire ». Pourquoi ? « Parce que l’AER sait que le gouvernement albertain veut présenter une image propre de cette industrie sale », avance-t-il.

Ce manque de transparence détruit la confiance. « Quelqu’un devra en assumer la responsabilité », dit-il. Impériale, qui s’est contenté d’aviser le Régulateur, est aussi à blâmer.

Plusieurs des experts consultés appellent Ottawa à s’impliquer davantage dans la gestion des résidus.

En attendant, Mike Westwick, porte-parole au GTNO, affirme que son gouvernement collabore avec les gouvernements autochtones et la ville de Fort Smith pour accroitre la surveillance de la qualité de l’eau dans la rivière des Esclaves ainsi qu’avec des partenaires albertains pour en savoir plus sur celle recueillie de leur côté.

La première ministre de l’Alberta pourrait d’ailleurs être invitée aux TNO pour rencontrer les dirigeants de gouvernements autochtones, a dit la première ministre Caroline Cochrane, le 9 mars. Il est « crucial » que des « conversations aient lieu ».