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le Jeudi 18 mai 2023 13:37 Environnement

« Beaucoup de tristesse, de peur »

« Beaucoup de tristesse, de peur »
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Il y a un an, presque jour pour jour, des habitants de la Ville de Hay River et de la réserve de la Première Nation Kátl’odeeche évacuaient leur domicile à cause d’inondations. Cette fois, c’est dû à un incendie de forêt. Témoignages.

Harvey Moses, 30 ans, n’a pas hésité à quitter son appartement de Hay River. Brulé à plus de 80 % lors d’un incendie en 2012, les flammes au loin et la fumée l’ont poussé à partir en catastrophe dimanche. « C’était épeurant, on pouvait voir la lumière orangée du feu qui se déplaçait », dit-il au téléphone. Il a fui vers Entreprise avec sa mère, ses deux sœurs et le conjoint de l’une d’entre elles.

Ils sont revenus lundi à Hay River ramasser quelques affaires, vu que l’incendie semblait plus calme. « Je n’avais même pas pris mes médicaments ni de vêtements. » La famille s’est ensuite réfugiée dans la capitale ténoise et loge, depuis, dans le Multiplex.

Ils font partie des quelque 3800 résidants de Hay River et 340 habitants de la réserve à qui les autorités ont ordonné d’évacuer, le dimanche 14 mai, tout en mettant en place un centre d’évacuation au Multiplex de Yellowknife.

L’évolution du feu, dimanche 14 mai, à 19 h (Courtoisie Christine Sivret)

Le centre accueillait des évacués dès l’aube, lundi. Quelque 250 personnes y ont passé la nuit sur des lits de camp, selon Lorie-Anne Danielson, chef des opérations pour Yellowknife à l’Administration des services de santé et des services sociaux des TNO (ASTNO), rencontrée au Multiplex. Mardi, ils n’étaient plus qu’une centaine à y dormir. « C’est une bonne nouvelle, car plusieurs personnes ont trouvé un endroit plus confortable où aller », dit-elle. Un millier d’évacués se sont enregistrés au Multiplex jusqu’à présent.

Lorie-Anne Danielson, chef de l’exploitation pour la région de Yellowknife de l’Administration des services de santé et des services sociaux (Photo : Cristiano Pereira)

Mais si Harvey Moses qualifie l’atmosphère de calme au Multiplex durant la journée, ses nuits y ont été moins reposantes. « Lundi et mardi, des policiers ont dû emmener certains individus parce qu’ils buvaient et se battaient, c’est un peu effrayant. Je suis moi-même un grand brulé et je dois porter des attelles pour me déplacer », témoigne-t-il.

Lui et ses proches font de leur mieux pour garder le moral. Il s’estime malgré tout chanceux : si le feu ne saute pas à l’ouest de la rivière, dans la municipalité de Hay River, son appartement et la maison de sa mère devraient être épargnés.

L’incendie, qui sévit à l’est du cours d’eau sur la réserve de la Première Nation Kátl’odeeche, y a déjà endommagé une quinzaine de bâtiments. Et cette destruction se ressent au Multiplex, affirme Lorie-Anne Danielson de l’ASTNO. « Lors de l’inondation, les gens savaient que leur maison serait encore là, qu’il pourrait y avoir des réparations, mais qu’elle serait là. Cette année, il y a beaucoup de tristesse, de peur. Plusieurs personnes savent qu’elles ne la retrouveront pas. »

Son équipe offre du soutien en santé mentale, notamment. « Nos conseillers sont là, 24 heures sur 24 », assure-t-elle.

Une douzaine d’employés de l’ASTNO ou du ministère de la Santé et des Services sociaux sont présents, à tout moment, au Multiplex. Ils s’occupent de l’enregistrement des évacués, du service de restauration pour des repas gratuits ou y organisent des activités, dont pour les enfants. Entre 15 et 20 familles restent au centre, d’après Lorie-Anne Danielson.

Celle de Safa Maaloul a tenté le coup : « On s’est enregistré lundi, mais notre bébé de deux mois pleurait sans cesse. Ça ne faisait pas de sens de rester. » La jeune famille a opté pour l’hôtel. Avec déjà trois nuitées à 220 $ chacune, cela crée un important stress financier, dit la maman en congé de maternité dont le conjoint, qui travaille dans un restaurant, a perdu sa source de revenus avec l’évacuation.

« Je ne comprends pas pourquoi il n’y a pas de rabais dans les hôtels lors de désastres naturels, ça prendrait des exceptions », se désole Safa Maaloul. La famille n’a quitté Hay River que lundi après-midi, « à contrecœur », car le bébé peinait à respirer avec la fumée dans la maison. La Franco-Tunisienne ne croit pas que le feu atteindra la propriété et ne s’inquiète pas trop, pour le moment.

C’est également le cas de Christine Sivret, enseignante à l’école Boréale, dont la maison est à une dizaine de minutes de Hay River. Mais, dimanche, son stress a plafonné : « Je venais de me coucher lorsque l’ordre d’évacuer a été donné vers 23 h, dit-elle. Je me suis levée avec le cœur qui voulait me sortir du corps. Je n’y croyais pas. » Paniquée et ignorant à quel point le feu était proche, raconte-t-elle, elle n’arrivait pas à trouver son chat. Ce n’est qu’après de longues minutes à le chercher qu’elle est partie avec celui-ci, son chien et deux stagiaires qui vivent chez elle.

Elle a dormi deux nuits à l’hôtel Explorer. « Ça m’a couté un bras et une jambe », dit celle qui est désormais hébergée dans le condo d’amis. « Je suis rassurée, car tout le monde est en sécurité et j’ai mes animaux avec moi. »

Mark Lundbek a lui aussi son animal de compagnie : ce n’est qu’avec « son chat et sa chemise sur le dos » que le responsable d’une radio communautaire à Hay River affirme être arrivé à Yellowknife. Une tante l’héberge et il a reçu des vêtements en dons. « Je suis reconnaissant envers les gens de Yellowknife et d’Enterprise qui se sont encore mobilisés pour nous aider », déclare-t-il, avant d’ajouter qu’il souhaite la sécurité de ceux qui luttent contre l’incendie.

Une résidante de longue date de Hay River, Jane Groenewegen, contribue à sa façon à la lutte. Après une nuit à Enterprise, dimanche, elle y est revenue avec son mari : ils y sont propriétaires de quelque 75 appartements et suites. « Il était important d’être sur place pour loger le personnel qui combat le feu. Nous avons pu être considérés comme un service essentiel et certains de nos employés ont pu revenir. »

Lors de notre appel, mercredi après-midi, elle disait qu’il y avait beaucoup de fumée en ville. « Je me sens relativement en sécurité, mais ça m’inquiète : l’incendie n’est pas contrôlé. »

– Avec Cristiano Pereira, qui a recueilli le témoignage de Lorie-Anne Danielson

 

L’incendie hors de contrôle

« L’incendie de forêt est toujours hors de contrôle », affirme Mike Westwick, agent d’information sur les feux de forêt au ministère Environnement et Changement climatique, en entrevue, le 17 mai. L’incendie avait alors brulé au moins 1782 hectares.

Si quelques averses dans la nuit de mardi ont offert un répit aux équipes sur le terrain, le temps chaud et sec de mercredi a entrainé « une plus grande activité du feu », dit-il. Les efforts avec les hélicoptères munis d’un seau et des avions-citernes se sont poursuivis, lorsque la visibilité le permettait.

Onze équipes de quatre pompiers luttent contre l’incendie. En tout, 120 personnes, dont des pilotes ou encore des responsables de la logistique, sont mobilisées.

Une quinzaine de bâtiments ont été endommagés sur la réserve de la Première Nation Kátl’odeeche. Si le feu a réussi à traverser la rivière ici et là vers Hay River, les pompiers ont rapidement éteint ces petits foyers. « Seulement un peu de végétation a brulé, aucun bâtiment n’est endommagé dans la ville », assure le porte-parole.

Il continue : « Nous devons être réalistes : il y a de très sérieux défis à relever. Le temps est chaud et sec et on s’attend à plus d’imprévisibilité avec le vent qui devrait tourner vendredi. Nous ne pouvons pas encore rassurer les gens : ça peut changer rapidement. »

Jusqu’à présent, tout indique que l’incendie est d’origine humaine. Le porte-parole rappelle que 100 % des feux d’origine humaine peuvent être évités. « Ce n’est que le début de la saison et les conditions sont extrêmes, dit-il. Les dangers sont réels. »

 

Une vague d’entraide

Les Ténois se sont à nouveau mobilisés pour venir en aide aux gens dans le besoin. Un exemple parmi d’autres ? La page Facebook « Help Hay River Fire Evacuees 2023 », rapidement créée par un enseignant de Yellowknife, Mitchell Rankin.

« L’objectif du groupe était d’aider les personnes touchées en les mettant en contact avec des personnes pouvant les soutenir, dit-il. La réponse est incroyable et me touche énormément. »

Des Ténois ont ainsi accueilli des évacués ou des animaux de compagnie, ont aidé avec du transport, fourni des vêtements, des tentes, des matelas gonflables, un endroit où installer un campeur, etc.

Idéalement, les dons de vêtements ou de literie à Yellowknife doivent être dirigés à l’Armée du Salut, dit Lorie-Anne Danielson, de l’ASTNO. L’organisme s’occupe de les laver et de les mettre à la disposition des évacués au Multiplex. « Ce dont nous avons besoin, dit-elle, ce sont des cartes-cadeaux ». Celles pour de l’essence, afin que les évacués puissent rentrer chez eux dès que cela sera possible, seraient fort appréciées.