Le cinéma indépendant Astro Theatre a ouvert ses portes en avril 1996 à Iqaluit.
L’annonce a fait grand bruit à Yellowknife. La fermeture prochaine du Capitol Theatre, unique cinéma de la capitale, met en lumière la situation fragile de l’accès au cinéma dans le Nord canadien. Si les villes d’Iqaluit et de Whitehorse ont chacune un cinéma, la dynamique cinématographique demeure très fragile dans les territoires.
Andrew Connors, directeur artistique de l’organisme Yukon Film Society s’est dit attristé par cette nouvelle qui fera de Yellowknife, la seule capitale du pays à ne pas avoir de cinéma. « Je trouve ça vraiment regrettable et la perspective que Yellowknife se retrouve sans cinéma est, à mon avis, une petite tragédie », a-t-il déclaré lors d’une entrevue.
À Hay River, Scott Clouthier, directeur de la Hay River Film Society, estime que cette fermeture va avoir des répercussions bien au-delà de la capitale avec une onde de choc dans l’ensemble du territoire. « Je pense que c’est une grande perte non seulement pour la ville de Yellowknife, mais aussi pour l’ensemble du territoire. Et je pense aussi en particulier pour la communauté cinématographique, car, Yellowknife étant la capitale, le fait qu’elle ne dispose pas d’un cinéma à temps plein fait vraiment une différence. »
Sonya Yotoka Williams est directrice du Réseau des exploitants canadiens indépendants et se consacre à soutenir les cinémas indépendants à travers le pays. Pour elle, cette situation est d’autant plus regrettable, car elle met en lumière les défis particuliers auxquels doivent faire face les cinémas dans le Nord canadien.
Faire face aux défis
L’Astro Theatre a ouvert ses portes en avril 1996 à Iqaluit. Puis en 2012, la société de production audiovisuelle, Piksuk Media Inc., est devenue propriétaire de ce lieu. Depuis 2023 l’Astro accueille les projections du festival international du film du Nunavut. Mais derrière le dynamisme de tels évènements, ce cinéma doit faire face à des défis qui se sont amplifiés depuis la pandémie de Covid en 2020.
Charlotte De Wolff, copropriétaire de l’Astro pointe du doigt des défis croissants dans un contexte nordique où tout est plus cher que partout ailleurs au pays, notamment le cout de l’accès à internet et l’augmentation des frais de distribution des films : « Pour l’instant, nous relevons les défis, mais c’est extrêmement difficile. »
Je trouve ça vraiment regrettable et la perspective que Yellowknife se retrouve sans cinéma est, à mon avis, une petite tragédie.
Cinéphilie au Yukon
À Whitehorse, l’enseigne rouge du Yukon Theatre illumine la rue depuis 1954. Le bâtiment, qui est devenu une icône de la capitale, a failli connaitre un destin similaire que celui du Capitol. Andrew Connors se remémore cette période où le cinéma a rouvert ses portes après presque deux ans de fermeture suite à la pandémie. Le conseil d’administration de l’organisme Yukon Film Society a négocié un bail auprès de la municipalité de Whitehorse, devenue propriétaire du lieu, pour reprendre la gestion du cinéma. « Nous savions que les Yukonnais.e.s voulaient un cinéma à Whitehorse et qu’ils le soutiendraient. Pour nous, c’était un service public important. »
Une partie de la sélection du festival du film Available Light est désormais projetée dans les deux salles qui peuvent accueillir environ 400 personnes. La popularité du Yukon Theatre et le dynamisme de la scène cinématographique du Yukon attirent des spectateurs venus de très loin pour passer une soirée devant un grand écran. Avec près de 40 000 tickets vendus en 2024, M. Connors rappelle que le public vient aussi d’Inuvik dans les TNO et de Juneau en Alaska.
Fragilité de la viabilité financière
Le paysage financier demeure sombre pour les exploitants de films indépendants, selon une étude publiée en 2024 par le Réseau des exploitants canadiens indépendants. En effet, 70 % d’entre eux n’ont pas atteint leurs objectifs financiers et 60 % ont enregistré des pertes à la fin du dernier exercice financier.
Ces chiffres sont accablants et laissent présager des fermetures imminentes ainsi que la disparition d’exploitants d’après le réseau. Des solutions existent pourtant et nécessitent la mise en place de polices et de soutiens au niveau des municipalités et des gouvernements. Par ailleurs, certaines exigences des studios de cinéma vont à l’encontre des cinémas indépendants. En effet, les « clean runs » imposent deux, trois ou quatre semaines d’exploitation pour les films à leur sortie et n’acceptent qu’un seul film à l’affiche à toutes les séances. Cette pratique porte un coup de massue au devenir des petits cinémas et n’est tout simplement pas faisable.
« C’est l’une de nos grandes priorités. Et si nous parvenions à faire des progrès dans ce domaine, ce serait énorme pour la viabilité des cinémas indépendants et des cinémas en général », indique Sonya Yotoka Williams.
La créativité doit être un moteur de réflexion et de collaboration pour M. Connors. Les marges de bénéfices sont minces et le cinéma doit pouvoir devenir un espace communautaire où d’autres évènements peuvent être organisés, comme des concerts et des conférences. « Nous devons faire preuve de plus de créativité, mais cela doit se faire en collaboration avec le gouvernement, pense M. Connors. Et il n’y a pas moyen de contourner cela. »
Les cinémas indépendants représentent bien plus que de simples commerces. Pour Sonya Yotoka Williams ce sont des lieux d’expression de la vitalité artistique d’un territoire : « Nous sommes actuellement à un stade où nous devons nous battre pour que les cinémas soient reconnus comme des espaces précieux. »
Articles de l’Arctique est une collaboration des cinq médias francophones des trois territoires canadiens : les journaux L’Aquilon, L’Aurore boréale et Le Nunavoix, ainsi que les radios CFRT et Radio Taïga.
