Dans le recueil de chroniques Le boutte de la route, d’Yves Lafond, le parcours routier se double d’un cheminement intérieur.
Les sages disent qu’on ne peut se fuir soi-même. Pour ceux qui partent quand même, l’illusion, le temps qu’elle dure, vaut néanmoins le détour quand celui-ci passe au milieu de paysages insensés et rime, en fin de compte, avec la soif d’aventures.
C’est ce vagabondage à la fois arctique et existentiel que raconte avec talent Yves Lafond dans Le boutte de la route, un recueil de chroniques en dix-huit roues initialement parues dans le journal francophone du Yukon, l’Aurore Boréale. Livraison de nourriture sur la mythique autoroute Dempster, cargaison de diamants sur les routes de glace ténoises, camionnage à Old Crow, Lafond campe le décor et les êtres, transporte ses lecteurs dans une langue orale et joualisante, ce qui ne lui enlève rien en précision et en lyrisme.
Nature, bêtes et hommes
Après avoir ausculté sans en préciser l’exacte nature un malêtre qui lui fait quitter Québec, femme et enfants, l’auteur sillonne la Dempster entre Dawson City et Inuvik, ruminant ses malheurs, mais avec l’âme qui s’allège progressivement. Comment maudire son métier longtemps, « quand on roule sous les aurores boréales, entre les étoiles filantes ? », écrit-il.
Sur son chemin, des graylings, des caribous et des loups, les monts Ogilvie et Richardson, la Peel et le Dehcho.
Et des hommes bien sûr. Des camionneurs aux racines portatives comme lui, ou encore Bumstead, un vieux pêcheur gwich’in qui habite un camp décati sur le bord du Mackenzie, sa nièce Winnie, avec qui le narrateur entretient des relations équivoques, Rob, qui cache sa sérénité.
Yves Lafond déploie ses talents de conteur et son empathie à leur rencontre et c’est là peut-être là que Le boutte de la route arrive trop tôt, laissant sur sa faim le lecteur qui aura oublié qu’il s’agit de chroniques et non d’un roman, et qui devra faire son deuil d’en apprendre davantage sur ces sympathiques personnages aux apparitions météoritiques.
Dempster all the way
Mais, par-dessus tout, il reste la route. La route tortueuse de la sérénité, celle de la destinée, des choix, de volonté de dépasser l’apitoiement sur soi-même.
Parmi toutes les routes, il reste la route, la Dempster, que le chroniqueur décrit comme un serpent géant, capable de vaincre le reptile qui l’étouffe de l’intérieur.
« Dans ce serpent, j’apprends de nouveaux mots, écrit Lafond. Mots connus, autrefois sans signifiance, qui prennent maintenant beaucoup de sens. “Respect”, “faire de son mieux”, “vérité”, “survivre”, “pardon”, “fierté/humilité” (souvent dans un même mot), etc. […] Dans chaque coin de la Dempster, ils m’attendent ; à la sortie de la bouche d’un vieux pêcheur gwich’in sur la rive du Mackenzie, ou de son comparse de l’autre côté du fleuve, ou parfois d’un chasseur, d’un trappeur, d’une cueilleuse ou d’un ivrogne, ou encore d’un vieux trucker blanc qui connait le danger qu’il y a à fanfaronner sur cette route sacrée. »
Un récit à la fois pudique et révélateur, quelque part entre Un taxi la nuit, de Pierre-Léon Lalonde, et Du diesel dans les veines, le dernier ouvrage signé par Serge Bouchard avant sa mort.
