Sans reprise annoncée, le Capitol Theatre s’apprête à fermer ses salles après six années de pertes financières.
Cet écran qui s’éteint dépasse le simple cadre d’une fermeture commerciale. Pour plusieurs observateurs, l’annonce agit comme un révélateur des mutations en cours dans la vie communautaire, les pratiques culturelles et l’accès aux lieux de rassemblement dans les villes nordiques.
Dans un bref communiqué transmis à Médias ténois par McCOR Management, co-propriétaire de l’immeuble Precambrian où est situé le cinéma, l’entreprise confirme que le bail ne sera pas renouvelé. « Nous reconnaissons l’importance des lieux de divertissement, particulièrement les espaces intérieurs, pour la communauté de Yellowknife », écrit Ruth Winthrop, au nom des propriétaires. McCOR précise vouloir aller de l’avant avec « un nouveau locataire qui continuera d’utiliser l’espace à des fins similaires », sans toutefois répondre aux questions sur les possibilités de maintien du cinéma actuel.
Le maire de Yellowknife, Ben Hendriksen, reconnait que « chaque fois que la ville perd un lieu où la communauté peut se rassembler dans un espace partagé, c’est une perte pour Yellowknife ». Il précise toutefois que la Ville n’était pas informée d’un risque lié au bail et que l’exploitation du cinéma relève d’un acteur privé. « Ce sera aux Yellowknifers, que ce soit par l’entremise d’une entreprise ou d’un groupe communautaire, de ramener un cinéma à Yellowknife », écrit-il, en citant l’exemple de Whitehorse, où le cinéma est aujourd’hui exploité par un organisme communautaire. Il estime enfin que, malgré cette fermeture, les habitant.e.s « qui veulent aller au cinéma trouveront de nouvelles façons de le faire ».
Cela dit, une majorité d’élus municipaux a choisi de faire l’autruche. Sur les huit conseillers municipaux, seuls deux ont répondu aux demandes de réaction. Plusieurs élus sont ainsi restés silencieux, donnant l’impression que la fermeture du seul cinéma de la ville ne mérite pas, pour eux, d’être publiquement discutée.
La facilité, la commodité et le faible cout créent des habitudes, et ces habitudes érodent lentement des communautés.
Une responsabilité collective
À contre-courant de ce silence, le conseiller municipal Tom McLennan a tenu à réagir. Pour lui, la fermeture du Capitol Theatre est à la fois « très décevante, personnellement et comme représentant de la communauté », mais aussi difficile à dissocier des choix collectifs pris au fil des années.
Selon lui, la disparition du cinéma s’inscrit dans une dynamique plus large où la consommation culturelle se fait de plus en plus à domicile. « Lentement mais sûrement, la majorité d’entre nous choisit de consommer les médias à la maison. Tout le marché de consommation est construit pour rendre cela incroyablement facile et pratique », observe-t-il. Il ajoute que chaque fois que les citoyens « choisissent de regarder un film sur Netflix, de commander sur Amazon ou d’interagir sur Facebook, nous rétrécissons et fragmentons notre propre communauté locale ».
Tom McLennan insiste sur le fait que ces effets sont rarement perceptibles à court terme. « Ces conséquences ne suivent pas un seul choix, quelques commandes ou même quelques mois de décisions. Elles se construisent avec le temps et notre cerveau n’est pas conçu pour facilement faire le lien entre les deux, un peu comme avec les changements climatiques », explique-t-il. Selon le conseiller, « la facilité, la commodité et le faible cout créent des habitudes, et ces habitudes érodent lentement des communautés comme la nôtre partout au pays ».
La fermeture du Capitol Theatre représente une perte majeure pour Yellowknife.
Le marché comme arbitre
Le conseiller municipal Steve Payne a lui aussi tenu à réagir à l’annonce. Il parle d’« une chose triste à voir arriver ». Sans trancher sur les causes exactes, il s’interroge sur le contexte plus large : « Je ne sais pas si c’est un signe des temps, les cinémas suivant le même chemin que les clubs vidéo du passé, ou si c’est plutôt un besoin de mieux entretenir notre cinéma actuel. » Steve Payne souligne que, selon lui, « le marché finira par faire ce qui est nécessaire », tout en se disant « plein d’espoir que quelqu’un viendra combler le vide et rouvrir un cinéma à l’avenir ».
Une perte pour la communauté francophone
Pour le directeur général de l’Association franco-culturelle de Yellowknife (AFCY), Maxime Joly, cette décision est une perte concrète et immédiate pour la communauté francophone. « La fermeture du Capitol Theatre représente une perte majeure pour Yellowknife. C’était le seul cinéma de la capitale ténoise et une institution culturelle ancrée dans le quotidien des gens depuis des décennies », souligne-t-il.
Il rappelle que, depuis près de trois ans, l’AFCY y présentait des projections de films en français, en partenariat avec Western Arctic Moving Pictures et le Toronto International Film Festival. « La fermeture du Capitol met fin à un espace de diffusion stable, ce qui complique l’organisation de ces activités à court terme », explique Maxime Joly, tout en notant que des solutions temporaires sont envisagées malgré d’importantes contraintes logistiques et techniques.
Au-delà de Yellowknife
Du côté du milieu du cinéma, le directeur de la Hay River Film Society, Scott Clouthier, estime que la disparition du Capitol Theatre dépasse largement les frontières de Yellowknife. Selon lui, le cinéma jouait un rôle central pour la diffusion des œuvres produites dans le territoire et pour l’émergence de nouveaux créateurs. Il rappelle que de nombreux festivals et projections y ont trouvé leur public au fil des ans, faisant du Capitol un véritable point de convergence pour le cinéma nordique.
Pour Tom McLennan, la perte du cinéma doit aussi inviter à une réflexion collective sur le type de communauté que les citoyens souhaitent préserver. « Construire une communauté et soutenir l’économie locale dans des endroits petits et éloignés n’est ni pratique ni bon marché », reconnait-il. Il invite néanmoins les résidents à continuer de soutenir les autres initiatives culturelles existantes et à participer activement à la vie communautaire. « Les communautés sont construites et maintenues par des décisions individuelles, chaque jour, rappelle-t-il. La perte du cinéma est la perte d’un espace communautaire, mais nous sommes incroyablement chanceux d’en avoir encore beaucoup d’autres. »
Le GTNO reconnait une perte
La ministre de l’Industrie, du Tourisme et de l’Investissement et ministre de l’Éducation, de la Culture et de l’Emploi, Caitlin Cleveland, reconnait que la fermeture du Capitol Theatre constitue une perte importante pour Yellowknife et pour l’ensemble du territoire.
Dans une déclaration écrite, elle souligne que le cinéma a été « un lieu où de nombreux Yellowknifers se sont rassemblés, ont occupé leur premier emploi et ont découvert la magie du cinéma ». Elle affirme que les salles de cinéma jouent un rôle culturel essentiel, notamment en offrant « un espace pour se connecter et partager la joie de la narration », tout en contribuant à susciter l’intérêt des jeunes pour les métiers artistiques et le cinéma.
La ministre met toutefois l’accent sur la vitalité plus large du secteur créatif dans les Territoires du Nord-Ouest. Elle rappelle l’existence de divers programmes de financement et de soutien offerts par le gouvernement territorial, notamment par l’entremise de NWT Arts, de la Commission du film des TNO et du ministère de l’Éducation, de la Culture et de l’Emploi.
Caitlin Cleveland souligne également la présence d’autres lieux et évènements culturels à travers le territoire, citant notamment des festivals, des centres culturels communautaires et des initiatives portées par des gouvernements autochtones et des organismes locaux. Selon elle, ces projets témoignent de la résilience et de la créativité des communautés nordiques.
« Sans aucun doute, le cinéma est une perte pour Yellowknife, mais l’objectif du gouvernement des Territoires du Nord-Ouest demeure de soutenir le secteur créatif là où c’est possible », conclut-elle, tout en se disant confiante quant à la capacité des communautés à trouver de nouvelles façons de combler le vide laissé par la fermeture du Capitol Theatre.
