le Lundi 6 avril 2026
le Jeudi 22 octobre 2020 17:40 Divers

Roman feuilleton La dévoration_9

Roman feuilleton La dévoration_9
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Résumé : Pendant que Pierre s’installe à Yellowknife, Thomas éprouve des difficultés dans son voyage en kayak sur le Grand lac des Esclaves. Épuisé et pris dans la tempête, il atteint finalement l’ile Leroux.

Les grues blanches
Ce n’était pas un goéland. Ça, j’en suis sûr. C’était beaucoup trop grand. Un pélican peut-être ? Son plumage était blanc et l’extrémité de ses ailes, noire. Mais ses pattes étaient trop longues pour être celles d’un pélican. Je suis intrigué, comme Sacha dans le tout premier épisode de Pokémon lorsqu’il aperçoit l’oiseau légendaire Hu Oh dans le ciel. Ma quête est similaire à celle de Sacha. Je capture les animaux sauvages comme lui. Pas dans des pokéballs ; dans ma caméra. Avec eux, je tente de faire tomber les gros projets industriels qui détruisent leurs habitats naturels. Attrapez-les tous, c’est aussi mon mantra. Et les pokémons/animaux légendaires, tout le monde veut les voir. Ce sont les meilleurs.
Je me redresse subitement, comme Jason Voorhees avant le générique. Le sable de la plage de l’ile Leroux où j’étais couché colle à mes cheveux encore trempés. Mes vêtements sont plus pesants à cause de l’eau qu’a pris le kayak pendant mon trajet. Le soleil n’est toujours qu’un disque blanc, caché derrière les haillons de nuages qui couvrent le ciel. J’ai peu d’espoir de les faire sécher rapidement. Le vent souffle encore très fort.

L’oiseau n’est plus visible. Il s’est vraisemblablement posé quelque part sur l’ile. Il n’y a qu’un petit boisé alors il ne doit pas être difficile de le retrouver. Je laisse mon kayak accoster sur la plage et je m’enfonce dans le bois. Je cours et je cours, animé d’une excitation incontrôlable. Mes mains portées devant pour éviter les obstacles. Les branches rétives se cassent à mon passage.

Imperceptiblement, le boisé devient moins dense. À bout de souffle, j’atteins une petite clairière où un immense oiseau échassier picore le sol. En me voyant, la grue blanche se braque dans toute sa hauteur et dans toute son élégance. Ses longues pattes noires, légèrement pliées vers l’avant à mi-hauteur, soutiennent ce corps massif enrobé d’un plumage duveteux d’un blanc virginal qui remonte ce cou élancé et soyeux comme un serpent ailé, mi-cygne, mi-brachiosaure. Un petit crâne et un bec allongé terminent la forme parfaite du « s » qui se dessine de profil devant moi. On dirait que son visage est maquillé de noir et de rouge à la manière des guerriers indiens de films westerns. Un œil rond, bien ouvert me fixe avec le plus grand calme. L’oiseau le plus rare du monde est là.

Je m’affaisse au sol sous le coup de l’émotion. Je suis plus ému qu’un marié le jour de ses noces, lorsqu’il voit pour la première fois sa fiancée en robe blanche s’approcher à l’autre bout de l’allée. Et comme une tendre promise, la grue s’anime et fait quelques pas hésitants dans ma direction. Je sens son regard curieux sur moi. Je comprends que cet instant m’est précieux. Après toutes mes aventures, Dame Nature me prend dans ses bras et me dévoile un autre pan de sa grâce infinie. Elle me montre une part d’elle que presque qu’aucun de mes frères humains ne pourra jamais voir. J’ai le sentiment de pénétrer encore plus profondément dans son intimité. Elle me convie au festin de sa pureté. Je n’ai nul désir de profiter de ce moment de vulnérabilité pour chasser et abattre la grue blanche et d’en faire un ornement de salon et un gage de ma masculinité. Non, je reste immobile à savourer chaque instant de ce qui me semble le plus beau moment de ma vie.

Combien de temps cela dura -t-il ? Comment savoir ? C’est l’arrivée d’une autre grue blanche qui me tire de ma torpeur. Elle descendit des airs et se posa au sol en courant au sol comme une ballerine. Puis, deux autres grues se posèrent tout près avec la même majesté. Sans me porter trop d’attention, elles se penchèrent pour picorer entre les herbes hautes de la clairière derrière leur compagne. Ma grue, celle qui s’était approchée de moi, fit quelque pas de reculons en continuant de me fixer et se retourna et pour marcher vers ses demoiselles d’honneur.

Où est ma caméra ? Vite, il me faut capter ce moment et le partager avec mes followers. Dans mon empressement, je l’ai sans doute laissé dans mon kayak. Merde !

Laissant derrière moi les grues, sûr qu’elles resteront bien encore quelques minutes à piqueniquer dans la clairière, je cours à toutes jambes vers la plage par laquelle je suis arrivé. Mains devant, je casse une nouvelle lignée de branche sur mon passage. En débouchant sur la rive, je suis fouetté par le vent qui semble avoir doublé en intensité. En retenant les cheveux de mon toupet d’une main, je vois les traces que j’ai faites en accostant plus tôt sur le sable, mais mon kayak a disparu. Paniqué, je regarde autour de moi, mais il n’est nulle part.

Je vois les quatre grues apparaitre au-dessus de la cime des arbres. On dirait une estampe japonaise. J’essaie de profiter de chaque seconde avant qu’elles ne disparaissent à jamais de mon champ de vision, quelque part entre le ciel et les eaux du lac. L’une d’entre elles semble tourner sa tête légèrement en ma direction puis vers quelque chose qui flotte sous elle. Mon kayak ! Le voilà parti à la dérive, probablement happé par le vent. Tout mon équipement et toute ma nourriture se trouvent à bord.

Alors que les grues s’envolent vers d’autres cieux, j’enlève en vitesse mes vêtements encore alourdis et me jette à la mer. Je nage tant bien que mal dans la houle vers mon kayak. Sachant qu’il se bat pour sa survie, mon corps ne ressent ni le froid des eaux ni les douleurs musculaires. Je parviens tant bien que mal à me rapprocher du bateau malgré l’eau que j’avale en tentant de respirer. J’y suis presque lorsque, du coin de l’œil, j’aperçois un billot flottant s’approcher dangereusement…