le Dimanche 5 avril 2026
le Vendredi 30 octobre 2020 12:44 Divers

Roman feuilleton La dévoration_10

Roman feuilleton La dévoration_10
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Résumé : Alors que Thomas frôle la mort sur le Grand lac des Esclaves, Pierre apprivoise une vie solitaire à Yellowknife où il vient de s’établir.

 

Première neige

« Bonne soirée, Pierre ! »

Il est 16 h 30. Tous les jours, à 16 h 30 tapantes, ma collègue Alice est la première à sortir du bureau. Je lui lance à mon tour un « Bonne soirée » alors que je vois son capuchon couronné d’une fourrure blanche disparaitre derrière la porte de sortie.

De petits flocons tombent sur Yellowknife, comme si quelqu’un secouait du sucre en poudre au-dessus de nos têtes. L’hiver est arrivé le à l’Action de grâce, le mercure flâne dans le négatif depuis. Sur l’avenue Franklin, je vois Alice et son capuchon blanc marcher au loin. Elle demeure elle aussi dans le Domaine des Dieux, alors je la suis.

Le vrombissement des camions gronde sur l’avenue. L’un d’entre eux barrit en passant à vive allure à côté de moi en m’aspergeant le visage d’un cocktail de poussière, de neige et de roche. Des taches d’urine décorent la base enneigée des parcomètres. Sont-elles humaines ou animales ? Un peu des deux, j’imagine. Ça me répugne.

Près du dépanneur où deux doigts gigantesques se frôlent sur une murale, pastiche de La Création d’Adam de Michel-Ange, je vire à droite. Alice est déjà au sommet des escaliers de bois qui lient l’avenue au stationnement du complexe d’habitation. Une fois en haut à mon tour, Alice a disparu. Content d’avoir laissé les saletés de la rue derrière, je marche seul entre les gros cubes d’habitation du Domaine jusqu’au mien, contemplant la fraicheur et la pureté de la neige au sol. À deux pas de l’entrée du cube où se trouve mon unité, je remarque de petites traces laissées dans la neige par un animal. Sans trop réfléchir, je les suis et elle me mène au bord de la pente abrupte qui descend vers le plateau boisé au mitan de la colline où trône le Domaine des Dieux. Une fine brise ballote les branches des grands et énigmatiques conifères qui s’y trouvent. Un corbeau est perché au sommet de l’un d’eux. Il émet un gloussement exquis qui résonne dans l’air. « C’était donc lui ! », me dis-je en songeant au soir où j’ai entendu ce son dans les profondeurs de la nuit. C’était un corbeau ? Je ne les connaissais que par leur cri strident, mais il faut croire qu’ils ont développé un langage distinct dans le Nord. D’autres corbeaux arrivent par les airs et s’agglutinent au bas de l’épinette où est perché le chanteur. Que font-ils ? Je me souviens du soir où j’ai entendu le chant du corbeau pour la première fois, j’avais aperçu une petite flamme briller à cet endroit précis.

Pris de curiosité, je commence à descendre la pente pour aller examiner tout cela de plus près. J’avance prudemment un pied, puis l’autre, tâchant de trouver des cavités solides dans la dénivellation. Mais la neige gâte les choses. Oh non ! Je sens mon pied droit perdre toute sa traction sur le roc et glisser tranquillement vers le bas. Je tente de replacer mon pied gauche afin d’avoir une meilleure prise, mais il glisse aussi. Accroupi, je cherche à utiliser mes mains pour stopper ma chute imminente, mais je me retrouve vite sur mon derrière à descendre malgré moi ce toboggan naturel.

Au bas, le groupe de corbeaux s’envole et se disperse pris de panique. Maudite maladresse ! Je me relève en hâte et je tente, tant bien que mal, de les suivre. Je découvre un sentier qui semble faire la longueur du boisé. Je poursuis les corbeaux à la course pour ne pas les perdre. Les cubes d’habitation du Domaine sont immenses et dominent le haut de la colline à ma gauche. À ma droite, le quartier de maisons-bateaux parait entre les troncs des arbres. Le boisé s’ouvre alors sur le flanc dégarni de la colline. On dirait presque un paysage lunaire ou le roc ondule vers le bas d’un cratère. Les corbeaux se sont volatilisés. Battu, je m’arrête pour reprendre mon souffle.

« Bon, je fais quoi maintenant ? » Je lance cette question dans le vide, comme si la nature allait me proposer un plan pour remonter chez moi.

« Salut »

Je me retourne vivement et je constate qu’un homme encapuchonné s’avance vers moi. Je rétorque un « Salut », ne sachant toujours pas à qui j’ai affaire. Il porte des souliers de bureau, ça le rend moins menaçant. L’homme retire son capuchon. Ses cheveux noirs comme la nuit, peignés à l’undercut et légèrement plaqués vers le côté droit de sa tête me semblent familiers ; son teint mordoré aussi.

« Je suis Carl. On s’était rencontré il y a quelques semaines. Toi, c’est Pierre ? C’est ça ».

Il connait mon nom ! J’avais complètement oublié le sien. Pourtant, je me souviens très bien de lui et de notre rencontre. Il m’avait aidé à soutenir cette femme en état d’ébriété.

« Oui, c’est ça. C’est moi. Haha ».

Ce rire n’était pas nécessaire. J’ai l’air tata.

En continuant de s’approcher, il me demande : « Qu’est-ce que tu fais ici ? »

« Je sais pas trop. J’ai suivi des corbeaux. »

« T’es tombé ? »

« Oui, mais je suis correct. »

« T’as de la neige partout sur toi ». En me disant cela, Carl époussette les flocons sur mon manteau dans un geste qui n’est pas sans rappeler celui de Luc sur Sophie dans La guerre des tuques.

Pour anesthésier mes sentiments, je poursuis : « Eum, qu’est-ce que tu fais ici ? »

« Je me promène. »Il me cache quelque chose, j’en suis certain. « Tu vis ici ? » Je pointe le Domaine.
« Non. Toi ? »« Oui. »

Silence. Tolérant mal les malaises, je prépare ma phrase de sortie. Mais Carl est plus rapide. « J’allais prendre un verre, tu veux venir ? » C’est la première invitation qu’on me fait depuis le jour de mon arrivée. Depuis que Thomas est parti. J’accepte.