Résumé : Pendant que Thomas frôle la mort durant son périple sur le Grand lac des Esclaves, à Yellowknife, Pierre observe les saisons changer rapidement. Après avoir glissé au bas d’un escarpement, il tombe nez à nez avec un visage familier. Carl l’invite à prendre un verre.
Carl Sauvé
« Qu’est-ce qui t’amène ici ? ». La question la plus banale du monde, mais qui est souvent la plus difficile à répondre. Je tente une réponse : « Je sais pas. L’aventure, I guess ». De l’autre côté de notre petite table, ronde comme une planète, Carl Sauvé me sourit et dit : « À l’aventure ! I guess » en levant sa chopine de bière.
Le tintement de nos verres est enseveli par le brouhaha du bar. Autour de nous, de nombreuses personnes discutent et s’agitent sous les lumières tamisées. Le calme et le froid du dehors, où tombent en ce moment même les premiers flocons de la saison, se sont évaporés dès que les premières expirations de bruit et de chaleur nous ont accueillis à la porte d’entrée. Nous avons rapidement ôté nos manteaux — lui, un caban bleu marin et moi un vieux manteau de ski turquoise — nos tuques et nos foulards, puis, une première épaisseur de vêtement — lui, un veston de velours côtelé et moi un cardigan de laine à la grand-père — enfin, il a retroussé les manches de son col roulé et moi j’ai discrètement enlevé mes bottes — mes pieds y crevaient de chaleur. Tout ça avant l’arrivée de nos premières bières que nous dégustons enfin.
Je lance un « Toi ? Qu’est-ce qui t’a amené ici ? », sitôt ma gorgée avalée. « Mon travail », me dit-il. J’hésite…
« T’es traducteur ? »
« Oui ».
« Au gouvernement ? »
« Lequel ? »
« Territorial »
« Oui. T’as une bonne mémoire. » Je prends le compliment. Carl enchaîne, « Toi ? Tu fais quoi comme travail ? »
« Je travaille aussi pour le gouvernement. Au bureau de l’immatriculation. »
« Ah, tu fais des licences ? »
« Oui. »
« Cool. »
« Ils cherchaient quelqu’un de bilingue »
« Tu faisais quoi avant ? »
… C’est la question que je déteste le plus. Ma vie a tellement été éparpillée que je ne sais jamais par où commencer. Restons simples : « J’étais serveur. »
« Dans un bar où dans un restaurant ? »
« Les deux, dans un hôtel au Nouveau-Brunswick. »
« Ça te manque pas ? »
« Je devais porter un kilt alors je ne m’ennuie pas de ça ou de toutes les remarques des touristes caves »
« Un kilt ? C’est drôle. Portais-tu… »
« … de quoi en dessous ? »
Il rit un peu. Je poursuis.
« T’es pas très original. On me posait cette question à chaque jour ». Dans un élan révélant une perte d’inhibition, Carl me confie « La réponse est surement intéressante ». Mes derniers doutes sur les intentions de Carl se dissipent. Il me drague. Derrière sa carapace de jeune fonctionnaire bien léché, sérieux et professionnel, je constate qu’il s’ouvre de plus en plus à moi comme une fleur réchauffée par les premières lueurs du soleil. Sans avoir voulu me l’avouer plus tôt, j’ai maintenant la certitude qu’il a le même effet sur moi. J’aimerais figer ce moment dans le temps, comme on fige une image avec un appareil-photo. J’aimerais conserver en mémoire cet instant, le premier depuis mon arrivée à Yellowknife, où je me sens vraiment bien. Le regard de Carl sur moi a quelque chose de rassurant et d’excitant. Je ne veux pas le perdre. Si la vie m’a appris quelque chose, c’est que le temps annihile tout sur son passage. Et voilà que, perdu dans mes pensées, j’ai laissé le temps filer assez longtemps pour créer un léger malaise.
« Excuse-moi Pierre, je ne voulais pas te gêner »
« Non non non, c’est correct. C’est correct. Tu me gênes pas. Je suis juste habitué de répondre en anglais et je cherchais l’équivalent en français. »
« C’est quoi ? »
« It varies, depending on one’s preference. C’est toujours ça que je répondais et ça faisait ben rire les petites madames. »
« Et les petits messieurs ? » Une question très cavalière ; j’adore ça. Je réponds du tac au tac.
« It varies, depending on one’s preference ». Nous éclatons de rire tous les deux. Il a compris que j’acceptais son petit jeu. Il sourit, nous buvons et finissons nos verres.
Quelques minutes plus tard, après avoir remis bottes, tuques et manteaux, nous sortons dehors. De petits flocons légers tombent encore des nuages qui couvrent la ville et qui reflètent une lueur rose sur nous dans la nuit. Carl et moi nous mettons d’accord pour nous revoir bientôt. Bien que nous ayons passé la soirée à discuter, j’ai cet étrange sentiment en moi que je n’ai rien appris sur lui. Nous avons à peine effleuré la surface alors que tant de choses se cachent surement dans les profondeurs. Je dis : « J’ai hâte à la prochaine fois ». Puis, ne sachant pas si, dans les circonstances, il serait plus convenable pour nous de nous serrer la main ou de nous donner un hug, je reste immobile et droit comme un piquet espérant de tout cœur qu’il prenne l’initiative de proposer quelque chose. Il reste immobile lui aussi, ses yeux emplis d’une lumière que je n’ai jamais connue. Elle semble douce de compréhension et me quête de l’affection. Il fait un pas en ma direction et me serre tendrement contre lui. Nos joues se touchent et je l’entends prendre une inspiration à la base de mon cou, où les poils de ma barbe frôlent mon oreille droite. Impatient, je recule un peu ma tête et je tente de lui faire savoir que c’est un baiser que je veux. Carl me le rend. Il embrasse bien. Il me surprend en mordillant légèrement ma lèvre inférieure, puis se rétracte, un peu embarrassé. Ça ne m’a pas dérangé, juste surpris.
« À la prochaine, Pierre », me dit-il en quittant, sourire aux lèvres.
Je le regarde s’éloigner au loin, sous la neige, alors que, sur le lac derrière moi, les glaces se referment.
