Résumé : La déprime gagne Pierre dont c’est le premier hiver à Yellowknife. Quand il croise son béguin, Carl Sauvé, celui-ci lui apprend le décès de Thomas par noyade.
Dépression saisonnière
Les fruits ne sont plus frais. La chair des poires a bruni, la peau des oranges est passée au vert et les bananes sont noires comme de l’essence en combustion. Toutes mes capacités de concentration, de motivation et de bonne humeur flambent depuis une semaine et les résidus gélatineux me collent à la peau. Je ne dors plus. J’angoisse. J’ai perdu tout intérêt pour le monde extérieur à mon appartement, à ma chambre, à mon lit. J’y passe mes jours et mes nuits. J’ai perdu l’appétit, mais ma bouche claque dans le vide comme celle d’un zombie qui demande à être nourri. JE VEUX DU SUCRE. Je me répète cette phrase sans cesse jusqu’à l’élever au rang de mes besoins primaires de survie.
Je suis donc dans mon lit, à mâcher une gomme fruitée pour assouvir mes envies et à fureter sans cesse Facebook, Instagram, Radio-Canada, Cabin Radio… J’ai retrouvé tous les articles sur la mort de Thomas ; je les ai tous lus. Je me trouve niaiseux. Au fond, je n’ai rencontré ce gars qu’une seule fois. Nous étions voisins dans un vol d’avion et nous avons déjeuné ensemble en atterrissant. That’s it ! C’est pas mon ami, c’est pas quelqu’un d’important dans ma vie, ça pourrait presque être un parfait inconnu… Mais sa mort me touche. Elle égratigne une vieille blessure dans mon intérieur que je croyais cicatrisée. L’évocation de la noyade me plonge dans un cauchemar et fait rejaillir les pires horreurs en moi. Ça me rappelle ce douloureux jour où j’ai choisi ma vie avant celle d’un autre. Je suis saisi d’une sensation insoutenable de remords. Les parois du présent, du passé et du futur se liquéfient et se transforment en un raz de marée d’émotions que je ne peux éviter. J’y suis encore, flottant parmi les débris, couché sur mon drap contour dans la même posture que Rose sur son radeau improvisé après le naufrage du Titanic. Quelqu’un tente de communiquer avec moi, car je vois un faisceau de lumière, provenant de mon cellulaire gisant à mes côtés, traverser le plafond sombre de la chambre. Comme si une équipe de sauvetage tentait de trouver des survivants dans mon abyme.
Nous sommes le 1er décembre. Il y a moins de 6 heures d’ensoleillement aujourd’hui.
La fatigue me pèse. Je me sens flasque. Tout mou. Sans aucune fermeté.
J’ouvre la bouteille de brandy, je jette ma gomme, et j’enchaine les verres ; comme un plumpouding en murissement. Je macère dans la même boisson. De tous les classiques du temps des Fêtes, le plumpouding est le plus mystérieux. Il n’est pas particulièrement beau. Mais sa préparation est unique.
N’ayant plus la moindre friandise ou le moindre fruit frais à me mettre sous la dent, je recense et rassemble les aliments qu’il me reste. Quelques raisins secs laissés derrière par l’ancien locataire, un peu de cassonade, du beurre… J’ai tout ce qu’il faut pour me faire un plumpouding. En fait, c’est à peu près la seule chose que je peux me faire si je veux me nourrir sans avoir à faire des courses. Voilà mon projet pour la journée. Je coupe tous les fruits séchés, je les mélange avec le beurre et la cassonade. Le zeste d’un citron récupéré de la peau encore jaune-ish de mon dernier agrume encore à moitié comestible. Deux œufs. Je prends un coup de brandy, et j’en en verse un trait dans la préparation. Je mélange. J’ajoute farine et poudre à pâte.
Je regarde le fond du bol. On dirait une salade de fruits ratée avec un coulis sombre.
Je regarde la photo sur le site de la recette, on voit un gâteau bien ferme. Je ne comprends pas comment ma préparation peut espérer se solidifier.
Je verse le mélange douteux dans un moule que je couvre de papier aluminium.
Je place le moule dans un chaudron et je le remplis à moitié d’eau. Le secret consiste à faire cuire le plumpouding au bain-marie pendant quatre heures.
Chaque demi-heure, je dois verser de l’eau.
Je végète sur mon sofa pendant cette interminable odyssée. Je tente de reprendre la lecture des Neiges du volcan (que je n’ai pas retouché depuis longtemps). Les héroïnes sont maintenant à bord d’une barque à pagayer vers les iles de la baie de Naples en fuyant les coulées de lave. Boring. Je pose mon regard sur chaque mot, je suis chaque phrase, j’avance à un rythme régulier, mais l’histoire et les péripéties m’échappent complètement. Une demi-heure passe ainsi. Après avoir versé de l’eau dans le bain-marie, je retrouve ma place encore tiède sur le sofa. J’ouvre la télé et je me cherche un film. Je passe ainsi la demi-heure suivante à discarter titre après titre en les jugeant sur une échelle de « plate » à « archiplate » ; comme lorsque je visitais le club vidéo au début de mon adolescence.
Une mélodie retentit tout à coup avec vigueur dans l’appartement. Je fais le saut, surpris d’entendre ce son étranger. Puis je me rends compte que c’est la sonnette de ma porte ; un son que je n’avais encore jamais entendu jusqu’à présent. Quelqu’un est là. Qui ? Pendant 10 bonnes secondes, je reste assis et figé comme une statue à me demander « Je réponds ? Ou je ne réponds pas ? ». Je n’attends personne et personne n’a intérêt à venir me voir. Tel un automate, je me lève et marche vers la porte d’entrée. Je l’ouvre et un souffle d’air froid pénètre dans l’appartement d’un coup. Je vois un caban bleu ; c’est Carl Sauvé.
Il me dit : « Salut. C’est ta collègue Alice qui m’a dit que tu vivais ici. Tu donnais pas de tes nouvelles alors c’est pour ça que je me permets. » Je n’ai rien répondu. À lui seul, mon visage exprimait sans doute toute la morosité de mon humeur et mes yeux, un ultime appel à l’aide.
