Résumé des 17 épisodes précédents : Pierre est Acadien. Après avoir bourlingué et travaillé en restauration, il s’installe à Yellowknife pour occuper un poste au bureau d’immatriculation des véhicules du gouvernement des Territoires du nord-Ouest. À son arrivé, il fait la rencontre de Thomas, un jeune Français qui souhaite entreprendre un grand voyage dans l’Arctique. Celui-ci décède dans un accident de kayak sur le Grand lac des Esclaves. Solitaire dans la capitale ténoise, Pierre emménage dans un complexe de condominiums surplombant la vieille ville qu’il surnomme « le Domaine des Dieux ». Il ne connait pas grand monde et enchaine les rencontres éphémères. Il croise notamment un groupe de voyageurs basques, eux aussi épris d’aventures nordiques. Alors qu’il sombre dans la répression saisonnière, il noue une idylle avec Carl, un traducteur fransaskois d’origine dénée. Or, celui-ci quitte subitement avant Noël pour rejoindre sa famille à Saskatoon.
Le corbeau
Un froid polaire s’est abattu sur la ville. Le changement s’est opéré au cours de la nuit et ce matin. On a l’impression de s’être réveillé sur une autre planète. J’ai déniché une vieille paire de lunettes de ski dans mes affaires et je me suis fabriqué un scaphandre de fortune pour affronter les intempéries de ce Nouveau Monde.
Autour de moi, les fumées des systèmes de chauffage et des voitures couvrent tout ce qui se trouve dans les rues. Je respire l’air toxique à travers un épais foulard qui couvre mon visage. J’avance comme Tintin lorsqu’il marche sur le fond marin dans Le trésor de Rackham le Rouge. Les feux de circulation flottent dans l’épais smog. Un babillard électronique annonce -44 °C au mercure. Sur le chemin du retour, deux sacs d’épicerie bien remplis en main, je croise plusieurs personnes qui tentent de démarrer leurs voitures en vain, ainsi qu’un nombre surprenant de remorqueuses, trainant derrière elles les épaves d’automobiles que le froid a abimées.
Il est comme un monstre qu’on ne peut pas voir, le froid. Il vous croque les doigts et les orteils, vous suce les genoux et remonte avec appétit vers les organes vitaux. Je le sens qui me lèche partout, mais je l’endure en gardant le cap vers chez moi. Je suis presque à mi-chemin lorsqu’une vive douleur me saisit à la tête. C’est un « brain freeze ». La douleur est vive à l’intérieur de mon front. J’échappe mes sacs au sol. Je frotte vigoureusement le devant de ma tête, espérant générer assez de chaleur pour être capable de reprendre ma route.
Les fils électriques givrés au-dessus de moi se croisent et s’entrecroisent comme les neurones dans mon cerveau. Un corbeau est perché sur l’un d’entre eux et me fixe. Il doit espérer que je m’éloigne de mes sacs pour s’y jeter ensuite avec appétit. Pas aujourd’hui ! Je reprends mes sacs et je gravis tant bien que mal la côte vers le Domaine des Dieux. Ou le baraquement, comme le nommait Carl avant son départ.
En entrant dans mon appartement, je suis encore tout étourdi du brain freeze que j’ai eu. À mon plus grand désarroi, je constate que le morceau de viande que j’ai acheté a contracté une engelure en chemin. Je lâche un juron et je m’échoue sur mon sofa avec frustration.
C’est aujourd’hui… l’anniversaire funeste. Ce jour qui me hante depuis tant d’années. Je ne peux m’empêcher d’être tourmenté par les revenants qui sommeillent en moi. Je songe à ma chère petite Éléonore, comme à chaque fois ; comme à chaque jour… Elle continue à vivre dans ma mémoire, bien assise et bien bouclée dans son siège pour bébé. Je songe à toutes les décisions que j’aurais pu prendre et qui auraient évité la fin tragique qu’elle a connue. Je frotte ma mémoire tous les jours pour effacer, ne serait-ce qu’un peu, cette tache persistante qui semble définir toute mon existence. Et pourtant, je ressens encore la glace qui s’effondre sous le poids de la voiture et la peur qui m’électrocute. Je vois l’eau monter rapidement du côté du passager et engloutir mes pieds, mes jambes, mon ventre. Je me souviens de mes gestes pour déboucler ma ceinture, ouvrir la porte du conducteur et en sortir. Et je me souviens surtout du son. La ferraille écorchée par la glace alors que la voiture sombre dans la rivière et les hurlements du bébé à l’intérieur. Le cri de ma belle-sœur, de mon frère aux funérailles lorsque le tout petit cercueil de leur fille est descendu dans l’allée. Et du silence, insoutenable, dans lequel je me suis retrouvé par après, abandonné. Ce même silence que je retrouve encore aujourd’hui, dans mon appartement ennuyeux. Éléonore, bien assise et bien bouclée, dormant paisiblement dans son épaisse combinaison d’hiver. Ne pouvant la laisser seule, une partie de moi a sans doute sombré avec elle lors de ce glacial jour de décembre.
Presque assoupi dans ma torpeur, j’entends un tapotement dehors, sur le balcon. Derrière les rideaux, les ténèbres ont repris possession de la ville. Un corbeau, le même que tout à l’heure peut-être, se pavane dans la neige et cogne à ma porte à coup de bec. Il a surement froid, le pauvre. Je le vois qui me fixe directement dans les yeux. Je sens qu’il veut entrer…
J’ouvre ma porte.
D’un puissant battement d’ailes, le corbeau entre avec majesté, au-dessus du fantomatique courant d’air froid qui s’engouffre chez moi. Je referme la porte. Le corbeau se perche sur l’ilot au centre de l’espace cuisine.
Nous restons là à nous regarder.
Je sens très bien le ridicule de la situation : j’ai laissé un corbeau entrer chez moi. Il pourrait faire d’importants dégâts et je pourrais avoir toutes les difficultés du monde à le faire sortir. Et pourtant. Je sens quelque chose de spirituel à le voir ici. Après avoir entendu son chant au cours de l’automne, un roucoulement ponctué de claquements et émaillé d’éclats cristallins qui éclaire l’âme, je souhaite qu’il ait quelque à me dire. J’attends sa parole. J’attends sa prophétie.
Le buste bien droit, le corbeau se met à agiter ses ailes à demi pliées comme un bambin qui gesticule ses bras et émet un gémissement. Son roucoulement est maintenant tendu et agité et il résonne dans toute la pièce, se répétant et rebondissant sur les parois des comptoirs et des murs, pour aboutir dans le creux de mes oreilles. Comme un écho, oui c’est ça, comme l’écho d’une personne qui tente de communiquer avec moi à partir d’un autre monde… Du monde des morts ?
« Éléonore ? »
Le corbeau se tait. Il fait quelques pas et perce la cellophane qu’enrobait le morceau de viande acheté plus tôt à l’épicerie. Il prend son butin saignant dans son bec et s’envole à nouveau. J’ouvre rapidement la porte et le corbeau plane vers l’extérieur et disparait dans les ténèbres de la nuit.
Quelques gouttes de sang luisent sur le sol. Avec un torchon humide, je les essuie, repensant au chant du corbeau. Y avait-il quelque chose à comprendre ? Je tourne et retourne cette question dans ma tête. Une fois les taches épongées, je retourne vers l’ilot et vois un message apparaitre sur l’écran de mon téléphone. C’est Pio, un des Basques que j’ai rencontrés il y a quelques semaines.
« AU SECOURS »
