Les coupes en alphabétisation font mal aux organismes qui apprennent à lire aux 19 000 illettrés des Territoires du Nord-Ouest. « L’impact est sévère. Nous avons pratiquement perdu la capacité d’exister en tant qu’organisation, se lamente Cate Sills, directrice du Conseil de l’alphabétisation des TNO. Nous ne savons tout simplement pas si nous allons survivre. »
Tout le financement pour l’alphabétisation des adultes (17,7 millions $) a été tronqué du budget fédéral. Le financement du Conseil de l’alphabétisation venait presque exclusivement de ces fonds-là.
Selon Cate Sills, le financement pour cette année financière est en partie assuré, mais la hache tombera sur la nuque de l’organisation territoriale bien assez tôt. « Après mars 2007 on est cuit. » « C’est vraiment odieux ce qu’ils ont fait aux analphabètes et aux organismes canadiens qui leur viennent en aide », poursuit-elle indignée.
Jaqui Gagnon, coordonnateur d’Alpha TNO, une branche de la Fédération Franco-Ténoise qui fait la promotion de l’alphabétisation en français aux Territoires du Nord-Ouest, est également heurté par les coupes. « On perd 150 000 dollars, sur trois ans », dit-il. L’organisme francophone conserve quand même une part de ses fonds parce qu’une partie de son financement, c’est-à-dire tout ce qui a trait à l’alphabétisation familialeprovient du Plan d’action pour les langues officielles. Tout ce qui touche l’alphabétisation des adultes cependant est affecté.
Tant du côté d’Alpha TNO que du Conseil de l’alphabétisation, on s’entend pour dire que les services à la population devront être revus à la baisse. « Tout ce qui touche la consultation et la sensibilisation va assurément être mis au rancard », affirme Cate Sills.
Jaqui Gagnon, lui, se refuse à mettre fin à l’alphabétisation des adultes. « Notre job ce n’est pas de pelleter de la terre ou de creuser des trous; on travaille avec du monde.On ne peut pas retourner des gens comme ça. Ça fait huit mois qu’on passe une publicité à Radio Taïga pour dire au monde que s’ils ont des problèmes de lecture et d’écriture, nous pouvons les aider. Si demain matin quelqu’un, après avoir réuni l’effort, le courage et l’humilité que cela demande, se présente à mon bureau pour me dire ‘’J’ai de la difficulté à lire et à écrire, j’ai besoin d’aide’’, penses-tu que je vais lui dire ‘’non, on a été coupé, va-t-en chez vous’’? Bien voyons donc! Je ne suis pas un tortionnaire. »
Une partie du financement coupé pourrait être remplacé par des programmes nationaux d’alphabétisation appliqués également dans l’ensemble du pays. Pour Cate Sills, cela ne conviendra pas. « L’alphabétisation c’est un problème local qui nécessite des solutions adaptées aux besoins spécifiques des gens. Je ne vois pas comment un programme national pourra aider les gens à Fort Good Hope. » « J’ai l’impression que l’intention [du gouvernement fédéral] c’est que les provinces et les territoires reprennent la responsabilité du financement. Mais je pense qu’ils font erreur. Ce n’est pas le territorial qui va compenser », ajoute-t-elle.
Jaqui Gagnon abonde dans le même sens. « Ce n’est pas le territorial qui va payer. Avant même que ces restrictions-là aient été annoncées, nos demandes de financement avait déjà été refusées par le territorial. Le territorial n’a pas 150 000 piastres à donner à Alpha TNO. On le sait. C’est le fédéral qui a cet argent-là. »
« Je ne veux pas paraître cynique, tranche Cate Sills, mais franchement, je ne m’attends pas à ce que le gouvernement Harper revienne sur sa décision. […] Ce qui est le plus ironique là-dedans c’est qu’ils n’arrêtent pas de dire que nous devons agir en éducation parce que nous manquons de main d’œuvre qualifiée. Mais ils ne sont même pas engagés à financer le secteur qui est à la base même des solutions pour raccourcir ce fossé. »
Le ministre de l’Éducation, de la Culture et de la Formation, Charles Dent, a commenté les coupes. « Alors que nous faisions de légers progrès en alphabétisation, la perte de ces fonds rendra plus difficile la poursuite de ces avancées », indique le ministre dans un communiqué émis le 4 octobre. Dent s’engage a contacter le ministre fédéral des Ressources humaines afin de faire part de ses préoccupations concernant les pertes de financement en alphabétisation.
Selon Statistiques Canada, les populations les plus illettrées au pays sont, dans l’ordre, les Inuits du Nunavut, les Premières nations des Territoires du Nord-Ouest et les francophones hors-Québec. Presque un Canadien sur deux ne peut pas lire cet article.