Les conséquences environnementales du Projet gazier du Mackenzie seront beaucoup plus importantes que ce que laissait entendre l’Énoncé d’incidence environnementale préparé par les promoteurs du projet. C’est, du moins, ce qui ressort d’une étude du Canadian Arctic Resources Committee (CARC) dont les résultats ont été publiés cette semaine.
Ce sont des cartes – neuf en tout – que le CARC a présenté aux représentants des médias réunis au Centre d’information touristique de Yellowknife, mardi dernier. Elles détaillent « les effets cumulatifs » du projet, c’est-à-dire les conséquences qu’aura probablement le projet en tenant compte à l’action combinée de projets déjà existants ou prévus. Selon une des cartes de vastes parts des régions du delta du Mackenzie et des monts Colville pourraient subir des effets cumulatifs « élevés et mi-élevés » qui pourraient se traduire par une diminution du nombre de mammifères et d’oiseaux les fréquentant.
Pourtant, l’Énoncé d’incidence environnementale (EIE) déposé par les promoteurs du projet, minimise plutôt ces effets. Dans le chapitre qui y est consacré, on peut lire qu’il « n’y a pas d’effets cumulatifs significatifs associés à ce projet » et que « le système ne perturbera qu’une parties négligeable de la région étudiée et, ce faisant, une portion négligeable des TNO. »
Faut-il en conclure que l’EIE n’est pas fidèle à la réalité ? « Absolument ! », réponds le directeur de la recherche du CARC, Kevin O’Reilly. « Et d’ailleurs, ajoute-t-il, ce n’est pas seulement CARC qui a déclaré qu’il y a des insuffisances au niveau des effets cumulatifs du projet. La Commission d’examen conjoint a elle même demandé aux promoteurs de travailler plus à fonds cette question. » En effet, dans une lettre envoyée aux promoteurs du projet le 3 décembre, le président de la Commission d’examen conjoint, Robert Hornal, dresse une liste d’information à ajouter à l’EIE notamment quant aux effets cumulatifs.
Encore plus gros
Pour arriver à cette conclusion passablement différente de celle des promoteurs, le CARC présente le Projet gazier comme un projet évolutif qui grossit au fil des ans. Selon les cartes du CARC, le projet ne se limitera pas aux quatre gisements gaziers de la région de Tuktoyaktuk, mais s’étendra aussi à d’autres gisements. Selon le CARC, lors de son expansion finale, prévue au plus tôt en 2027, le projet comprendrait des gisements off shore dans la mer de Beaufort, une kyrielle de puits dans la région des monts Colville et, bien entendu, le réseau de gazoduc ad hoc. Au total, on estime que 2 580 kilomètres de gazoduc, 684 nouveaux puits et 60 000 kilomètres de lignes de sondage sismique viendront éventuellement se greffer au projet.
Il ne s’agit pas de spéculation, se défend le conseiller environnemental Petr Cizek qui a cmené l’étude. C’est à partir des données fournies par les promoteurs eux-mêmes qu’il a travaillé, explique-t-il. Les données dont il parle sont celles de l’Étude sur l’approvisionnement en gaz du Projet gazier du Mackenzie, un document préparé à la demande d’Imperial Oil qui identifie d’autres puits qui devront être forés pour maintenir le gazoduc opérationnel jusqu’en 2049.
« Le Bureau national de l’énergie demande aux promoteurs de prouver que le projet est économiquement viable, qu’il peut fournir le gaz naturel pour le faire fonctionner, explique Cizek. Et c’est pour cela qu’ils ont commandé cette étude qui démontre que le projet est viable étant donné que d’autres gisements gaziers pourront être exploités. »
« Ils ont produit ce gros rapport qui ne contenait aucune carte, poursuit-il. Alors nous avons tout simplement pris les puits qu’ils avaient identifiés, nous avons sélectionné ceux qui sont les plus à même d’être exploités et nous les avons reliés au système de gazoduc projeté. » Selon le chercheur, les quatre gisements initiaux du projet ne pourront alimenter le gazoduc que durant 14 ou 15 ans.
Dans l’EIE, on mentionne que d’autres développements gaziers sont à prévoir mais, ajoute-t-on, « leurs effets devraient être semblables à ceux des développements actuels ». À la différence des promoteurs, le CARC conclu, lui, que l’impact sera significatif. Pour faire cette prédiction, l’organisme a appliqué au projet « final » la formule GLOBIO, un calcul utilisé par les Nations Unies pour prévoir l’impact de l’activité humaine sur l’environnement. C’est cette formule qui annonce des perturbations importantes sur la faune et la flore.
« Et nous n’avons pas tenu compte des infrastructures associés à l’exploitation de ces nouveaux puits, tels que les stations de compression et les routes », ajoute Kevin O’Reilly laissant entendre que l’impact réel pourrait être encore plus important.
Promoteur
Du côté d’Imperial Oil, le principal promoteur du Projet gazier, on estime que l’évaluation des effets cumulatifs effectuée pour l’EIE est conforme aux normes canadiennes en matière d’évaluation environnementale. « Nous avons soumis une étude des effets cumulatifs du projet dans l’EIE, déclare le porte-parole d’imperial Oil, Hart Searle. Nous avons également pris en considération l’utilisation déjà existante du territoire affectée, ainsi que l’utilisation qui en sera faite dans le proche avenir et celle anticipé dans un avenir plus lointain. Pour effectuer ce travail, nous avons utilisé les critères qui sont définis par l’Agence canadienne d’évaluation environnementale. […] Nous avons fait notre travail. »
Le porte-parole ne nie pas que le projet pourrait prendre de l’ampleur dans le futur. « Nous nous attendons à ce que la construction du Projet gazier du Mackenzie encourage d’autre détenteurs de permis d’exploitation gazier du Nord à entreprendre d’autres projet de développement », dit-il. Mais, assure-t-il, cela aura des effets positifs. « Plus de développement, signifie plus d’emplois, plus d’occasions d’affaires, plus de revenus. Avoir plus de développement n’est pas une mauvaise chose en soi. »
Communautés
Même si c’est ce que l’étude qu’il a présentée semblait indiquer, Kevin O’Reilly refuse de se prononcer contre le Projet gazier du Mackenzie. « C’est aux gens qui vivent dans la vallée du Mackenzie qu’il revient d’exprimer leurs préoccupations », dit-il.
Questionné à savoir si les développements anticipés par le CARC allaient avoir un impact sur les communautés, le directeur de la recherche mentionne que les habitants de Colville Lake, dans le nord du Sahtu, seront très probablement affectés. « Le scénario de développement de cette région est plutôt intensif, dit-il, et engendrera une vaste empreinte physique. Quant aux effets sur les communautés, cela mérite d’être étudié plus largement. Mais en se fiant à la carte, on peut affirmer que c’est assez évident qu’il y aura des impacts significatifs sur la communauté de Colville Lake et son mode de vie traditionnel. »
C’est pour cela que le CARC produira une série d’affiches montrant les résultats de leur étude et qui seront distribuées dans les communautés situées dans la zone du gazoduc. « Nous croyons, affirme O’Reilly, qu’il est essentiel que cette information soit disponible aux habitants des communautés pour qu’un débat en profondeur ait lieu. »