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le Mercredi 21 janvier 2026 16:09 Francophonie

TNO : six ans après la tragédie, un documentaire retrace le voyage de Thomas Destailleur

Thomas Destailleur au glacier Athabasca, en Alberta, au point de départ de son périple à vélo et en kayak à l’été 2019. — Courtoisie
Thomas Destailleur au glacier Athabasca, en Alberta, au point de départ de son périple à vélo et en kayak à l’été 2019.
Courtoisie

À l’été 2019, le Français Thomas Destailleur s’est lancé dans une traversée à vélo et en kayak du Canada vers l’océan Arctique, porté par une quête écologique et existentielle. Son voyage s’est arrêté sur le Grand lac des Esclaves, où il est mort d’hypothermie. Six ans plus tard, son frère Pierre en a fait un film à partir des images retrouvées dans les caméras de l’aventurier.

TNO : six ans après la tragédie, un documentaire retrace le voyage de Thomas Destailleur
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Thomas Destailleur en train de préparer un feu pour cuisiner sur les rochers, près de la rivière des Esclaves, l’une des dernières photos qu’il a partagées avant la fin de son expédition.

Courtoisie

Il voulait suivre l’eau jusqu’au bout du monde : partir du glacier Athabasca, monter l’Alberta à vélo, longer le Grand lac des Esclaves en kayak, pagayer le Mackenzie, et atteindre l’océan Arctique au village de Tuktoyaktuk. Tout ça à vélo et en kayak, seul face aux distances, aux vents, aux fleuves et au silence du Nord. 

L’été 2019, Thomas Destailleur, jeune Français porté par une quête écologique et existentielle qu’il appelait Open Your Wild, s’est engagé dans ce périple avec la conviction que l’on peut encore réapprendre à habiter la planète autrement. Il n’atteindra jamais l’Arctique : son voyage s’est interrompu sur le Grand lac des Esclaves, entre Fort Resolution et Hay River, où il est mort d’hypothermie. 

Six ans plus tard, son frère Pierre Destailleur a achevé le film que Thomas rêvait de réaliser lui-même. Le documentaire est monté à partir des images retrouvées dans les caméras, drones et GoPro de Thomas, ainsi que de ses carnets de voyage.

J’ai mis 6 années à réussir à avancer sur ce projet, car me plonger dans toutes ses vidéos était très douloureux.

— Pierre Destailleur, frère de l’aventurier décédé au Grand Lac des Esclaves.

Thomas Destailleur dans son kayak, sur les rivières du Nord canadien.

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Avant le départ

À travers les images que Thomas a laissées derrière lui, ce qui frappe d’abord, c’est la clarté presque candide de son engagement. Face caméra, dans les premiers jours du voyage, il parle avec cette énergie tranquille de celles et ceux qui ont longuement muri leur décision : « Je suis hyper bien préparé et j’ai tout prévu. » Son projet, il le décrit comme « un voyage sportif, écoresponsable, lent, à échelle humaine », une tentative de se reconnecter à la nature, d’aller à la rencontre de ceux qui vivent sur ces territoires immenses, et surtout d’interroger l’impact de nos modes de vie sur ce qui nous entoure. Il espère, dit-il, que sa démarche « portera ses fruits », qu’elle saura « convaincre les sceptiques », provoquer « des prises de conscience et des envies de changement ».

Sur la carte, son itinéraire est démesuré. Plus de 1000 kilomètres de vélo depuis le glacier Athabasca jusqu’à Fort McMurray, puis plus de 2000 kilomètres en kayak, en pagayant successivement jusqu’à l’océan Arctique, au village de Tuktoyaktuk. Mais dès les premiers jours, le réel commence à grignoter les certitudes. Le vélo est trop chargé, les journées s’allongent, le corps se raidit. Et viennent les premières douleurs, le genou qui alerte, le matériel qui cède. Et cette phrase, comme un premier basculement : « À peine parti, j’ai l’impression que tout déconne déjà. »

L’épreuve du réel

Très vite, Thomas comprend que cette aventure ne se laissera pas enfermer dans un plan parfaitement maitrisé. Malgré l’enthousiasme intact, il doit apprendre à composer avec l’inconfort, l’imprévu, les petites défaites quotidiennes que le Nord impose. La route est longue, monotone parfois, hostile souvent, mais la motivation ne fléchit pas. Il s’adapte. 

Lorsque le vélo laisse place au kayak, quelque chose se transforme. Le décor se fait plus sauvage, plus silencieux, plus exigeant aussi. « Je suis super excité. Mon besoin de me rapprocher de la nature est à son maximum », dit-il, comme s’il entrait enfin dans le cœur de ce qu’il était venu chercher. Mais l’euphorie des débuts se dissipe rapidement. Les journées de navigation s’enchainent, longues, répétitives, épuisantes. « Mes bras sont fatigués, mes mains douloureuses me réveillent la nuit », confie-t-il, avant d’admettre : « Je crois que j’ai chopé une bronchite. » 

Puis vient le Grand lac des Esclaves. Une étendue d’eau qui ne pardonne pas l’imprécision, l’épuisement, l’orgueil. Le vent s’élève, les vagues grossissent, le froid s’infiltre. À plusieurs reprises, le kayak se remplit d’eau, menaçant de chavirer. « Je suis trempé et gelé. J’ai peur de l’hypothermie. » Dans sa voix, pour la première fois, perce une inquiétude sans détour. 

C’est ce lent glissement, presque imperceptible, que Pierre Destailleur a dû affronter six ans plus tard en replongeant dans les images laissées par son frère. À l’écran, on voit l’évolution d’un homme qui, sans renier ses convictions, accepte peu à peu les limites de son corps, de son projet, de ses forces.

Thomas Destailleur et son frère Pierre, avant le départ de l’expédition Open Your Wild, à l’été 2019.

Courtoisie

« L’idée était de faire le film que Thomas aurait voulu faire »

Six ans après la mort de son frère Thomas dans le Grand Lac des Esclaves, Pierre Destailleur revient, dans cet entretien accordé à Médias ténois, sur la genèse du documentaire qu’il a consacré à son aventure, entre travail de deuil, hommage familial et volonté de transmettre un message au-delà du cercle des proches.

Qu’est-ce qui vous a donné l’élan initial de transformer cette histoire en film ?

Depuis le décès de mon frère en 2019, je m’étais promis de réaliser un film sur son aventure. Nous avons récupéré les différents éléments témoignant de son périple, de son expérience d’aventure et de ses pensées (vidéos et photos sur les caméras, drones et GoPro dont il disposait, ainsi qu’un carnet de voyage dans lequel il écrivait ses journées et ses réflexions).

L’idée était de faire le film que Thomas aurait voulu faire. J’ai mis six années à réussir à avancer sur ce projet, car me plonger dans toutes ses vidéos était très douloureux. Il a fallu prendre mon courage à deux mains pour essayer de comprendre au maximum l’évolution de l’aventure, de me confronter à la dureté de son expérience et, surtout, d’arriver petit à petit jusqu’à ce jour 31 et l’évènement qui a provoqué son décès. J’ai donc fait ce film pour m’aider à guérir, pour rendre hommage à Thomas et pour donner à notre famille, nos amis, nos proches, un témoignage de la dernière aventure de mon frère. 

J’avais cependant peur de blesser, faire du mal à ceux qui aimaient Thomas et qui ne voulaient pas ressasser cette aventure et l’entendre, le voir, etc. Finalement, la réaction fut globalement positive. Ce film avait donc comme visé de garder un témoignage, un souvenir tangible et visualisable de l’aventure, pour nous, nos enfants, pour dans 5, 10, 15, 20 ans. J’ai ensuite décidé en concertation avec la famille que nous voulions également que ce témoignage sorte de la sphère privée, que d’autres puissent s’approprier son message, ses pensées, son expérience, sa vision.

Est-ce qu’une réflexion sur les limites humaines faisait partie de votre intention dès le départ, ou est-ce une dimension qui s’est imposée progressivement au fil du travail de montage, en regardant évoluer le parcours de votre frère ?

La notion de limite n’était pas vraiment l’axe central du film. Le but recherché était ailleurs. Sauf qu’on remarque bien l’évolution de l’état physique et mental de Thomas tout au long de son aventure. Je pense sincèrement qu’il y a pris plaisir, qu’il a accepté l’expérience, lâché prise, apprécié cette proximité avec la nature, vibré. Cela dit, on voit aussi qu’il s’épuise, qu’il rencontre des complications. Aussi, la volonté de rapprochement de l’Homme et la Nature que prônait Thomas se traduit par une dureté face à la réalité des éléments naturels, ce qui fait réfléchir face à la recherche de confort et de bienêtre de l’être humain et donc la mise en difficulté que Thomas recherchait. Je garde en tête que le décès de Thomas est aussi un accident, et je ne suis pas d’accord avec la phrase de mon père, « Je n’assisterais pas à ton suicide programmé ». Pour moi, Thomas aurait très bien pu réussir son aventure avec un peu plus de chance, il était presque arrivé et avait décidé de réduire son périple. Il comprenait ses limites, les expérimentait, les recherchait également, mais n’était pas inconscient. Cette notion de limite reste donc ouverte à la réflexion pour chaque spectateur. 

Thomas Destailleur avec son kayak et tout son équipement, prêt à poursuivre son expédition.

Courtoisie

Comment aimeriez-vous que le public comprenne aujourd’hui la démarche de votre frère : comme une aventure engagée, un acte écologique, une quête personnelle, ou un peu de tout cela à la fois ?

La démarche de Thomas était un moyen d’utiliser ses motivations et ses aspirations à voyager, à se dépasser, à diffuser de l’amour et de l’espoir, à explorer, à se préoccuper, à découvrir, à promouvoir l’activité physique, à prendre soin, à aller à la rencontre, à prendre des photos, à monter des vidéos, à faire réagir, à partager… et les mettre au service de l’urgence environnementale actuelle. Il a choisi de mettre sur pied ce projet personnel et engagé, en espérant avoir un impact et toucher un grand nombre de personnes.

Il avait la soif d’exploration, il ne pouvait pas faire autrement et devait se mettre dans l’action, c’est la voie qu’il a choisie, personne n’aurait pu l’en empêcher et ce projet lui apportait beaucoup de sens, le motivait profondément. C’était donc à la fois une quête personnelle, mais pas égoïste. Un acte écologique et surtout une aventure engagée, pour une cause plus grande, qui le dépassait. Le fait de s’interroger sur l’exploitation des sables bitumineux, dans un territoire naturel et préservé, dans un écosystème qui fut équilibré pendant des siècles et des siècles, un lieu de vie de peuples en relation profonde avec leur territoire n’est pas un choix dû au hasard. Il permettait aussi à Thomas d’essayer de comprendre ce déséquilibre entre celles et ceux qui vivent en phase avec leur environnement et les conséquences de l’exploitation à outrance du capitalisme.

Depuis la sortie du film, quels types de réactions recevez-vous le plus souvent ? Sentez-vous que le message de lucidité et de responsabilité que vous portez commence à trouver un écho ?

Depuis la sortie du film, la plupart des réactions sont très positives. Nous avons beaucoup de messages de soutien, de personnes se disant touchées par son aventure. Les commentaires sous la vidéo YouTube sont nombreux, ils montrent que les spectateurs sont très touchés par ce destin de vie, mais aussi par les questionnements que Thomas porte au travers de ce film, sur l’impact écologique, la quête de sens, la portée de son engagement de Thomas. De la compréhension de cette volonté profonde de se mettre en mouvement ou de vivre l’aventure dans un monde où la plupart des gens ne veulent pas se mettre dans l’inconfort.

Concernant le message de lucidité et de responsabilité, Thomas a peut-être manqué d’un peu de lucidité sur la fin de l’aventure et cela fait forcément écho et sensibilise les spectateurs. Forçant à rappeler que l’aventure, la mise en condition réelle se doit d’être sans cesse réévaluée et que le risque est inhérent.

Pour que cet écho soit plus poussé, j’aimerai réussir à présenter ce genre de film documentaire dans des festivals ou des projections afin de pouvoir évoquer le parcours de Thomas, ses pensées et ses choix qui l’ont mené jusque là. 

Quoi qu’il en soit, le film vit de lui-même et chacun peut maintenant s’approprier l’histoire, les leçons ou les idées de Thomas. Je suis très content qu’il trouve un écho et des spectateurs.