Ceux qui entrent dans Ailes de taule en connaissant l’œuvre d’Éric Charlebois y verront peut-être une rupture avec ses livres précédents. Charlebois, il est vrai, a une marque distincte et reconnaissable. Péristalstisme, son deuxième recueil de poésie, calquait sa forme sur le processus digestif, chaque partie en retraçant une étape. Ce recueil donnait le ton du reste de l’œuvre : une propension à faire d’une image le noyau et principe organisateur du livre. Ce n’est pas le cas d’Ailes de taule. Le plus récent recueil de Charlebois se tourne vers le récit pour explorer la thématique de la filiation.
Cette thématique rejoint la quasi entièreté des thématiques que l’on trouve dans l’œuvre de Charlebois : la liberté, l’écriture, le désespoir, le désir… Le couple paternité/filiation, particulièrement présent dans les dernières œuvres du poète, trouve d’ailleurs dans le mélange de la linéarité du récit et de la sinuosité de l’image, une expression nouvelle et profitable.
Et donc, si Ailes de taule semble faire rupture avec les autres recueils, on s’aperçoit vite que la marque de Charlebois ne disparait pas pour autant. On y retrouve notamment le même prosaïsme et la même dureté des métaphores. On ne sait trop si, de « Berol[s]® » à « Tonka[s]® », la présence de marques est un commentaire anticapitaliste ou un ancrage dans la vie concrète, destiné à déboulonner le mythe romantique d’une poésie altière. On sait en tous cas qu’elle est caractéristique de tous les recueils de Charlebois. Comme l’est l’intensité, qui contraste avec la légèreté du banal : c’est après tout un poète qui « préfère la falaise à / la serrure » et pour qui « faire un enfant, c’est sauver le monde / de soi », dont il est question. Charlebois délaisse ici largement le jeu de mots. Il n’en est pas de même de l’afféterie du mot rare, qui parfois, pour le mieux comme le pire, semble venir « justifier [s]on rapport amoureux / à l’égard des mots ».
Finalement, on reconnaît Charlebois à l’éclectisme de sa filiation. C’est moins aux littéraires qu’à la biologie et à la philosophie qu’il la doit. Les deux principales influences d’Ailes de taule semblent en effet venir de philosophes : Cioran et Lévinas. De l’inconvénient d’être né s’impose comme un négatif – au sens photographique – majeur du livre, à la différence que, contrairement à Cioran, la naissance chez Charlebois n’est pas effective, mais fantasmée. La réflexion de Lévinas sur l’altérité paraît tout aussi présente.
Le livre semble intéressant sur plusieurs plans et en particulier sur le plan du genre. S’il paraît sous la mention « poésie », le mélange avec le récit en fait un objet littéraire plus complexe – et intéressant, en ce que récit et métaphore se complètent. Toutefois, malgré sa brièveté et son accessibilité relatives aux vues des précédents, on constate néanmoins son inégalité, certaines pages puissantes contrastant avec d’autres plus faibles, diffuses voire bavardes, parfois entendues.
Éric Charlebois, Ailes de taule, Poésie, Prise de parole, 2016, 81 pages, 12,05 $, numérique 12,99 $. Note : trois étoiles et demie.
