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le Jeudi 9 juillet 2020 17:38 Culture

L’émergence de la littérature inuite au Canada

L’émergence de la littérature inuite au Canada
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Les récits écrits par les explorateurs, les missionnaires et les aventuriers ont façonné la conception occidentale de l’Arctique et des Inuits depuis plusieurs siècles. Cependant, la littérature inuite est « d’un point de vue littéraire un cas fascinant et extrêmement complexe de l’époque contemporaine », selon Daniel Chartier, professeur à l’Université du Québec à Montréal et membre du laboratoire international de recherche sur l’imaginaire du Nord, de l’hiver et de l’Arctique. 

Une littérature sous plusieurs formes
La littérature inuite est enracinée dans le monde circumpolaire et permet de découvrir la culture de l’intérieur à travers le regard et la pensée des habitants de l’Arctique. Profondément ancrée dans sa réalité régionale (Nunavut, Nunavik ou encore Groenland), elle présente un fond culturel millénaire extrêmement important qui apporte toute sa cohésion à cette littérature. 
« Les contes sur les changements climatiques prennent appui sur des notions de Nuna et Sila qui sont très importantes dans la pensée inuite et qui relèvent du lien de la personne au territoire, au temps et aux esprits », indique M. Chartier lors d’une conférence. 
Le nombre d’oeuvres publiées est encore à ce jour restreint, mais cette littérature a trouvé d’autres moyens de diffusion, notamment sur Internet. 
« Elle prend forme à plusieurs endroits ce qui est inhabituel dans une cohabitation et une utilisation croisée des langues », précise le professeur. 
Que ce soit en inuktut, en anglais ou en français, les écrits permettent d’exprimer un récit de vie, des mythes traditionnels ou une prise de parole politique dans un contexte de résilience linguistique. Ainsi Sheila Watt-Cloutier explique son combat pour protéger l’Arctique et la culture inuite des effets du réchauffement climatique. Écrit et publié en anglais en 2015, Le Droit au froid a été traduit en français et publié aux éditions Écosociété en 2019.

Jamesie Fournier, un auteur qui célèbre la culture inuite
Originaire de Yellowknife, l’auteur inuk Jamesie Fournier est devenu une figure incontournable de la scène littéraire inuite. Son récit intitulé «The Bird » a été nommé finaliste du prix Sally Manning en 2018. Cette distinction est décernée chaque année et a pour but de saluer et reconnaître la diversité des voix autochtones du Nord. Participant de la dernière édition du festival littéraire de Yellowknife NorthWords, l’auteur aime explorer la spiritualité inuite afin de se reconnecter à sa culture à travers son écriture.
« Je ressens un sentiment d’appartenance et ça me parle. Je me sens inspiré par ces histoires qui se tordent, se transforment et qui ne demandent qu’à être publiées », explique-t-il lors d’une entrevue.
La littérature a toujours fait partie de la vie de M. Fournier qui, tout petit, écoutait les histoires que ses parents lui racontaient. Puis il se lance dans le processus de création en noircissant ses cahiers d’écolier de poèmes. En 2012, il participe pour la première fois au concours d’écriture de « NorthWords ». Avec l’aide de l’un de ses professeurs, il apporte des corrections à son récit et est sélectionné: «C’était irréel, se remémore-t-il, et j’ai pensé à ce moment-là qu’il y avait de la place pour moi [en tant qu’auteur].»

Décoloniser par l’écriture
La littérature inuite fait preuve d’une grande faculté d’adaptation par les moyens de publication et de diffusion. Inhabit Media en est un exemple. Créé en 2006 à Iqaluit, cet organisme est né du besoin, pour les enfants du Nunavut, de voir leur culture représentée avec précision dans les livres qu’ils lisent à l’école.
Depuis les 10 dernières années, une collaboration a été mise en place avec les aînés et les conteurs de tout l’Arctique canadien afin de veiller à ce que l’histoire orale inuite soit enregistrée et ne soit pas perdue pour les générations futures. Ainsi les auteurs, les conteurs et les artistes illustrateurs donnent vie à la mythologie inuite et aux connaissances traditionnelles d’une façon accessible aux lecteurs familiers ou non de la culture et des traditions.
Jamesie Fournier met en valeur la résilience et l’aspect invincible de sa culture qui fait partie selon lui d’un processus de réhabilitation dans le contexte de réconciliation: « La colonisation nous a laissé de grands traumatismes. Mais ces traumatismes sont toujours présents et restent ancrés en nous. Nous nous dissocions et sommes déchirés. Ainsi, tout acte d’aimer et de s’accepter est intrinsèquement décolonial », conclut-il.