De passage à Hay River pendant l’été, Christiane Jaillet s’est inspirée du Nord pour alimenter un projet de grande envergure. L’artiste a en effet produit six œuvres qui iront rejoindre une série de tableaux portés sur le thème du Passage. Mais avant de repartir, elle a entreposé ses toiles dans un endroit peu commun : deux pieds sous terre dans la cour de l’école francophone de Hay River.
C’est suite à un voyage à Madagascar dans l’Océan Indien que Christiane Jaillet a élaboré cette idée d’enterrer ses toiles puis de les déterrer pour les exposer.
«Dans cette île immense, les Malgaches procèdent à un rituel qui s’appelle Le Famadihana ou le retournement des morts. C’est une cérémonie qui traduit l’importance qu’ont leurs morts et leur influence dans la vie de tous les jours. Lorsqu’une personne meurt, ses funérailles ne sont pas immédiates, car la famille doit être au grand complet pour accompagner le mort dans sa nouvelle demeure, et le corps est simplement enveloppé dans un linceul et enseveli sans artifice. Quand tout le monde est présent, ce qui peut prendre des années suivant la richesse et de dispersement de la famille, alors le corps est déterré. Pendant cette cérémonie, la dépouille est nettoyée et huilée, le linceul est changé et la fête bas son plein dans le village. Finalement, le corps est enterré et tout le monde est heureux sachant que cet ancêtre pourra veiller sur eux. Mais ça ne s’arrête pas là, car les morts seront retournés plusieurs fois, si une protection particulière est nécessaire comme pour un mariage ou contre des années difficiles.» décrit-elle.
Une métamorphose inconsciente
L’ensemble du travail de cette peintre est une porte ouverte sur nos sentiments. Alors que l’on contemple un de ses tableaux, rien n’est imposé, nos émotions déchiffrent ce qu’elles veulent percevoir à travers le matériau, les écritures, les symboles et la technique. « Je me sens souterraine, confie Christiane Jaillet, je travaille beaucoup avec des couches, des strates dans mes peintures. Il y a beaucoup de choses cachées dans mes œuvres où tout n’est pas dit! Avec ce projet, je veux sentir ce côté souterrain en moi. Au départ je voulais ajouter quelque chose de plus à mon travail : laisser au lieu où j’enterre mes toiles, le temps d’opérer une métamorphose qui n’est pas faite par moi. Je pense que cette étape peut rejoindre un inconscient quelque part ».
Ainsi, l’artiste prévoit enterrer elle-même ou envoyer ses œuvres dans des lieux qui ont marqué sa mémoire récemment. Ces places dans le monde qu’elle a traversé détiennent une symbolique au niveau du passage et du temps de vie. Après New York, Paris, New Delhi, Hongkong, Québec, l’île de la Réunion, Tuléar à Madagascar, l’île de Lesbos en Grèce, la Corse et à Nancy en France, c’est à la terre sablonneuse de Hay River que Christiane Jaillet laisse le soin de marquer ses empreintes. Dans un an et demi environ, l’artiste rapatriera ses toiles de partout dans le monde pour enfin les exposer dans un même lieu. Mais la date du vernissage n’est pas certaine, car comme le veut le rituel malgache, c’est lorsque toute la famille sera présente que la fête commencera.
