Tanya Tagaq vit avec cette particularité : elle est la seule à faire ce qu’elle fait.
Artiste moderne transcendant un chant ancien, Tanya Tagaq parcourt le monde. Elle époustoufle par ses prestations et ses collaborations planétaires, mais reprend son souffle dans la capitale ténoise.
Yellowknife, une ville de circonstances où elle a étudié après avoir grandi à Cambridge Bay. Elle y vit, y peint, mais s’incorpore peu à la dynamique communautaire. Alors qu’elle aimerait entreprendre des projets musicaux, elle illustre son absence d’implication musicale dans le Nord par une image très naturelle : « C’est comme s’il y avait une rivière qui coulait et qu’un barrage obstruait sa course. Je pense que la rivière peut s’écouler librement ici aussi », affirme-t-elle. Elle avoue faire des choses qui la soignent et qui la font se sentir bien. « Je ne fais pas les choses pour les autres », dit-elle en signalant que cuisiner un omble arctique et l’apporter au foyer des sans-abris est l’une des choses qui lui fait du bien, car elle sait que ces personnes peuvent sentir son amour dans leur estomac.
Restant très culinaire, Tanya Tagaq estime que lorsqu’elle collabore avec d’autres artistes, c’est comme si elle concoctait une soupe avec eux, incorporant ses ingrédients aux leurs en suivant parfois une recette : « Ça m’apporte des idées neuves ». Elle réalise que les gens qui touillent cette soupe avec elle veulent le faire pour elle, ce qu’elle est et ce qu’elle représente. « J’ai toujours été étrange, dans ma communauté comme sur la Terre », convient-elle, se rappelant jouer sur la plage avec des roches, alors qu’elle avait cinq ans, et sentir la totalité du ciel et de la terre circuler par son corps tel un tube.
Se décrivant comme un conduit où l’immensité de son océan interne peut transiter par sa gorge et s’exprimer dans l’environnement, l’artiste arctique relate qu’un troisième album serait totalement différent des autres, mais empreint du même cœur. « Le chant de gorge est très percussif, il me semble que c’est naturel. Il me paraît aussi naturel de le mixer avec quelque chose qui lui donne amour, sensation, direction. J’utilise la rythmique électronique, car pour moi la percussion et la ligne de basse créent la colonne vertébrale de la musique. Ainsi, il existe une plate-forme, et ma voix peut aller au-dessus de cette plate-forme, s’incorporer dans la colonne vertébrale ou se placer entre les deux, je suis libre », insiste-t-elle.
Elle exprime la joie, la douleur quand elle chante. Des extrêmes que la chanteuse définit comme aisément palpables. Elle se dit anxieuse parfois et croit porter toute la pesanteur du monde sur ses épaules. « Je sens ce poids, mais je pense qu’il ne faut pas que je sacrifie mes moments de vie pour autant. Quand j’ai mal, je suis aussi extrêmement vivante, et c’est beau totalement. Je préfère être touchée que morte. Je pense que lorsqu’une personne traverse la douleur, elle apprend quelque chose. Et aussi longtemps que tu ne deviens pas amer, tu peux toujours vivre librement et ouvertement. »
Tanya Tagaq est imprégnée des animaux de la steppe, des loups surtout. Dans la vie de tous les jours, elle se sent essentiellement canine : « Les gens proches de moi me perçoivent tel un animal de meute, je suis très loyale et féroce, pourtant, je suis très passive intérieurement, tel un lièvre arctique, mais je sais que j’ai un chasseur en moi. ». Lorsqu’elle monte sur scène, elle fait le vide sans s’être préparée ou avoir pensé à la performance qu’elle ferait. Elle laisse le moment et l’environnement l’habiter. Elle juge que si elle avait appris le chant de gorge de façon traditionnelle, elle ne chanterait pas par elle-même, expliquant qu’elle a appris sans personne pour lui répondre. Elle mentionne de ce fait qu’elle est encore incomprise par plusieurs gens de sa communauté, et Tanya Tagaq avance que c’est peut-être parce qu’elle ne s’est jamais produite au Nunavut.
