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le Jeudi 17 septembre 2020 17:59 Divers

La dévoration, un roman-feuilleton de Xavier Lord-Giroux_4

La dévoration, un roman-feuilleton de Xavier Lord-Giroux_4
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 Le Domaine des Dieux

Le grand miroir rectangulaire de la salle de bain est à l’horizontale. C’est peut-être ce nouveau cadrage qui me donne l’impression de ne plus très bien reconnaitre l’homme que je fixe, et qui me fixe en retour. Je m’étais habitué à me voir dans de petits miroirs au-dessus de petits éviers dans les petites salles de bains des appartements que je co-louais. Maintenant, c’est tout le haut de mon corps que je vois, pour la première fois depuis longtemps, dans cette grande salle de bain de la chambre des maîtres. Quelque chose a changé. Ma posture ? Mon teint ? C’est surtout mon visage, je crois. À l’hôtel Algonquin, où je travaillais avant d’emménager ici, je devais me raser tous les jours pour respecter la politique d’emploi. Depuis mon départ, je n’ai pas touché à mon rasoir. Les traits jeunes et féminins de mon visage sont maintenant dissimulés sous un demi-masque de barbe mûr et viril. Quelques poils roux poussent à travers la majorité brune. Même si je me suis débarrassé de mes kilts, mon héritage écossais germe maintenant autour de ma mâchoire.

Même si je voulais me raser, je ne le pourrais pas. Ma valise, que j’avais laissée sur le palier le premier jour de mon arrivée, a été ouverte par je ne sais qui ; mon rasoir et ma dernière tablette de chocolat « Pal-O-Mine » ont disparu. C’est tout. Mon proprio m’a dit que les voitures du voisinage sont souvent cambriolées, la nuit, par des itinérants. Celles qui ont le malheur de ne pas être verrouillées sont systématiquement fouillées. Leur contenu est garroché en désordre sur les banquettes, mais seules la monnaie et les bouteilles d’alcool, qui attendent patiemment leur premier baiser, sont prises par les fouilleurs. Il me dit qu’une fois son passeport était dans le coffre à gant un soir de fouille, mais que les cambrioleurs l’ont laissé derrière ; ne trouvant probablement aucune utilité à celui-ci. Mais quelle utilité mon rasoir peut-il avoir pour les fouilleurs ?

Les lumières autour du miroir s’éteignent soudainement toutes seules. « Encore ? » Je ne peux retenir cette question posée à une quelconque entité mystique qui passerait au-dessus de moi. C’est la troisième panne de courant cette semaine. Je sors à tâtons de la salle de bain sombre et je me laisse guider par la clarté qui provient des fenêtres du salon. Le couloir s’ouvre sur une vaste pièce qui sert à la fois d’entrée, de cuisine, de salle à manger et de salon. En apparence, tout à l’air beau. Entre le plafond blanc nuage et le plancher de vinyle style faux-bois, les divans de tissus taupe sont entourés d’une table à café ronde où des palmiers nains reposent dans des pots de céramique aussi blancs que le plafond. Je me laisse choir sur l’un d’entre eux. C’est joli ici, le propriétaire a bien décoré l’endroit, mais il manque quelque chose. C’est trop clinique, il y manque de chaleur humaine, de vie.

Alors que Thomas s’est acheté un kayak et est parti par la route vers Fort Smith, à sept ou huit heures d’ici, pour entreprendre sa longue descente vers l’océan Arctique, moi, je découvre les pièces de mon nouveau chez-moi. L’ilot de ma cuisine, les grandes plaines de comptoir, le long tunnel de corridor, le tapis de mousse entre mes orteils dans les chambres à coucher. Je suis enfin parvenu à me trouver un chic logement et un emploi que j’aime où je porte chemise blanche et cravate tous les jours. Et pourtant, je rêve du monde d’en bas.

Mon complexe d’habitation est perché sur le haut d’une colline et forme un blocus entre le Centre-ville et le flanc qui descend vers la vieille ville. Vingt-et-un cubes d’habitation identiques forment un quartier en forme de U. Total : 126 unités. On y trouve de tout. Des familles, des couples, des célibataires, mais aussi des Français, des Britanniques, des Belges et quelques Européens qui parlent des langues qui me sont inconnues. En me promenant dans le stationnement, j’ai vu des plaques d’immatriculation de toutes les régions du pays, ce qui trahit l’arrivée récente de bon nombre de mes nouveaux voisins. La majorité des voitures ont maintenant des plaques en forme d’ours polaire, rugissant leur appartenance au Nord canadien, gardant parfois des collants des drapeaux de leurs provinces ou de leurs pays d’origine sur leur carrosserie. Tout le monde est beau, tout le monde est jeune, tout le monde est blanc. C’est le Domaine des Dieux d’Astérix. Des enseignants, des agents de police, des militaires, des fonctionnaires, que des gens de passage animés par l’idée de bâtir un monde meilleur en ces Territoires du Nord-Ouest. La culture occidentale s’oppose à la nature sauvage environnante. Les Romains civilisés n’ont jamais cessé de coloniser la Gaule rustique et forestière.

Par la fenêtre, une couverture de nuages gris pâle plane au-dessus d’une trentaine de maisons-bateaux qui flottent dans la baie de Yellowknife. C’est un village d’irréductibles hippies vivant à l’abri des taxes foncières à ce qu’il parait. Le sommet d’une rangée d’épinettes qui poussent sur la colline où trône le Domaine des Dieux forme un rempart à créneau qui me sépare du lac. Des canotiers circulent entre les maisons-bateaux. Je songe à ce que pourrait être ma vie sur une de ces maisons. Mais je regarde la forêt sur la rive derrière eux, flambée des rougeurs d’automne, où se terre peut-être le grizzli affamé qui rôde dans les parages et je me sens parfaitement à l’aise en haut dans mon monde à part, hermétique des dangers sauvages d’en bas.

Les lumières se rallument et le réfrigérateur reprend son ronronnement. « 12 : 00 » clignote sur l’écran du four. À chaque panne, c’est comme si le bouton reset est pesé. Cette fois, je ne l’ajuste pas à la bonne heure et je laisse mon appartement se séparer du temps.