le Mercredi 8 avril 2026
le Jeudi 24 septembre 2020 16:30 Divers

Roman feuilleton La dévoration_5

Roman feuilleton La dévoration_5
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Résumé : Nouvel arrivant du Nouveau-Brunswick, Pierre s’installe à Yellowknife. Il emménage dans un condominium perché sur un piton rocheux surplombant le Grand lac des Esclaves. Pendant ce temps, Thomas entreprend son grand voyage en kayak vers l’Arctique.
 

Chapitre 5 – La vieille femme et la mer

Dans la ruelle de gravier à l’angle de la 51e Avenue et de la 51e Rue, une femme git au sol et peine à se relever. Ses bras gesticulent avec effort, lancés vers le ciel comme si elle se noyait. À côté d’elle, une marchette à roulettes tient toujours debout. En m’approchant, je constate son âge avancé. Ses cheveux gris sont retenus en chignon derrière sa tête. Elle porte un t-shirt blanc qui se souille aux endroits où il frotte le gravier, des leggings galactiques et des running shoes presque neufs. Une peau mordorée par de longues expositions au soleil d’été, élégamment ridée, lui cintre la bouche et les yeux. Ceux-ci sont fixés sur sa marchette et se détournent seulement lorsque j’arrive à ses côtés et l’interroge sur l’évidence.

« Are you ok? »

Elle me répond d’une voix granuleuse qu’elle veut retrouver son lit. Que celui-ci est au shelter. Je lui demande où se situe le shelter par rapport à notre position, mais elle ignore où nous nous trouvons. Je me dis que la meilleure chose à faire est de l’aider à se relever. Je lui offre ma main. Elle s’y agrippe, mais arrive à peine à se redresser en position assise. Je me permets de la prendre sous les aisselles pour la remettre debout. Elle se laisse faire et tend les mains vers sa marchette qu’elle parvient à effleurer avant de glisser de mes mains et de retomber lourdement au sol. Au moins, ce qui l’empêche de marcher semble la rendre moins sensible à la douleur, pour le moment.

« What’s your name? »

Nora. Elle s’appelle Nora. Allez Nora, lui dis-je, on se réessaye. Je lui offre ma main, mais elle ne la prend pas. Elle répète qu’elle veut retrouver son lit. Elle veut juste retourner à l’endroit où elle dort et dont j’ignore toujours l’emplacement. Qu’est-ce que je fais ici, au fond ? Je ne sais pas comment aider cette dame. Je pourrais la laisser seule dans cette ruelle et personne ne s’en apercevrait ; même elle, dans cet état, ne s’en apercevrait probablement pas. Mais je ne peux pas la laisser. C’est une vieille dame en difficulté, je ne peux pas l’abandonner.

Comme si les dieux avaient entendu mes appels à l’aide silencieux, un ange apparait. Il est élégamment vêtu et n’hésite pas à prendre les choses en main. Il me demande si j’ai appelé le Outreach. Je lui demande ce que c’est, mais au lieu de me répondre, il compose un numéro sur son téléphone et indique notre emplacement. Pendant qu’il parle, Nora répète à voix haute qu’elle veut une cigarette, qu’elles sont dans sa sacoche et que sa sacoche est dans le filet au bas de sa marchette. Entre quelques petites bouteilles de spiritueux vides, je trouve la sacoche le briquet et le paquet de clopes. Je lui en tends une, elle la serre entre ses lèvres et attend que je lui donne du feu. J’allume le briquet, mais Nora n’inspire pas assez fort et la cigarette ne prend pas flamme.

« Hi Nora! »

C’est l’homme derrière moi qui a terminé son appel. Il informe la dame que des gens sont en route pour l’aider à rejoindre le shelter. Il lui prend ensuite sa cigarette, la pose entre ses lèvres le plus naturellement du monde et me demande du feu. Je rallume le briquet, l’homme aspire, le bout de la cigarette rougit et il la tend à Nora. La tête reposant sur son chignon, elle prend la cigarette et le remercie poliment. Elle la fume tranquillement, couchée sur le gravier, en répétant qu’elle veut retrouver son lit et en nous demandant de lui appeler un taxi. Elle le demande souvent, et chaque fois, l’homme, qui, je l’apprends, se nomme Carl, lui explique que des gens sont en route pour la raccompagner.

Là encore, je pourrais partir. La situation semble sous contrôle, et je n’ai pas fait grand-chose pour aider. Pourtant, je reste. Pendant que Nora consomme lentement sa cigarette, Carl et moi discutons un peu. À ma grande surprise, il parle français lui aussi. Il dit qu’il demeure à proximité et qu’il vient de sortir du travail. C’est un traducteur. Ses cheveux noirs comme la nuit sont peignés à la undercut et légèrement plaqués vers le côté droit. Lui aussi a le teint doré. C’est surtout son assurance et l’air cool qu’il dégage qui me rassurent. Il est beau. Ce constat m’est clair et limpide ; et je me surprends d’y songer. La conversation est courte, étrange à cause de la situation dans laquelle nous sommes plongés. Des émanations de tabac lévitent entre nous et brument nos silences. Nora les brise occasionnellement en réitérant son souhait de retrouver son lit.

Éventuellement, une fourgonnette se stationne près de nous dans la ruelle. Deux bénévoles en sortent et s’avancent vers nous. « This is Nora », dis-je, sans trop savoir quoi faire. Les bénévoles la saluent et commencent à la prendre comme un poisson échoué pour la mener dans la voiture. Sentant Nora entre bonnes mains, et moi, un peu gêné de rester à la regarder dans un état second, je me lève pour reprendre mon chemin. Carl est déjà parti. Je le vois, de dos, qui traverse une intersection. Il salue un groupe d’itinérants cachés dans l’entrée d’un tunnel menant à un stationnement souterrain. Ceux-ci l’applaudissent et deux d’entre eux se lèvent pour lui donner des high-five.

La fourgonnette s’en va, emportant Nora, et me laissant seul dans la ruelle.