Resumé : Originaire du Nouveau-Brunswick, Pierre est nouvellement déménagé à Yellowknife. Après s’être installé dans un logement surplombant le Grand lac des Esclaves, il découvre avec perplexité les mœurs de sa communauté d’adoption. Pendant ce temps, Thomas, un jeune français épris d’aventures, entreprend son grand voyage en kayak.
Le bébé est mort
Ça y est, le grizzli a frappé. Un homme a retrouvé ce qu’il restait du corps de sa femme près de leur cabane au lac Prélude, à une quarantaine de kilomètres au nord-est de Yellowknife. Dans les décombres du carnage, il a aussi retrouvé le petit corps frêle et blessé de leur nouveau-né. La ville entière a retenu son souffle au cours des 24 dernières heures pour savoir si l’enfant allait être sauvé. Une veillée à la chandelle a même été organisée devant l’hôpital, mais la nouvelle vient de tomber : le bébé est mort.
Les touristes asiatiques ne sortent plus de leurs hôtels. Les citoyens les plus rustres, assoiffés de vengeance et avides de défendre leur territoire, se sont lancées, armées jusqu’aux dents, dans un convoi de pick-up trucks ornés de drapeaux des Oilers d’Edmonton battant à plein vent, sur la route qui mène au lac Prélude. Seuls les Autochtones vaquent à leurs occupations habituelles. J’imagine que ce n’est pas par insensibilité face à la mort de la femme et de l’enfant. C’est peut-être parce que la disparition des leurs fait rarement l’objet d’un tel soulèvement des passions. Alors, pourquoi s’en faire maintenant alors que demain une autre jeune femme au teint mordoré disparaitra surement dans la plus stricte indifférence ?
Pour ma part, j’adopte la stratégie des touristes : je ne sors plus. Emmuré dans le Domaine des Dieux, je languis. Je profite de cette pause pour entamer la lecture du roman Les neiges du volcan que mon amie, qui vit maintenant à Montréal, a fait paraitre et que j’avais acheté à l’aéroport le mois dernier. C’est l’histoire de deux copines qui voyagent à Naples en hiver et qui, après avoir bien mangé et bien badiné avec ce que l’Italie a de mieux à offrir, sont surprises par une éruption du Vésuve. Je lis quelques chapitres, mais je suis distrait par un léger grattement de provenance inconnue qui commence à se faire entendre. Je place mon signet et je laisse de côté les héroïnes alors que, pourchassée par un nuage de cendres, une bombe volcanique percute leur voiture de location.
La lampe du salon projette une lueur douce et inquiétante sur les parois reluisante des comptoirs et des électroménagers de la cuisine. L’horloge numérique du four clignote, toujours la mauvaise heure, à rythme régulier et gonfle ce sentiment qui germe en moi que quelque chose ne tourne pas rond. La nuit s’installe dehors et les maisons-bateaux ne produisent que quelques faibles points jaunes qui se reflètent dans les eaux froides et calmes de la baie. Soudain, une espèce de galop résonne dans la pièce, il semble provenir du plafond. On dirait que quelqu’un court sur le toit. Puis… plus rien.
L’horloge clignotante du four gagne une minute dans la plus grande quiétude. Une deuxième… et le galop recommencent sur le toit. Ça ne peut pas être un humain. Comment pourrait-on y grimper. Et pourtant ? On dirait vraiment des bruits de pas. Un enfant aventureux peut-être ? Je m’approche d’une des fenêtres et l’ouvre discrètement. L’air froid de septembre vient caresser mon visage et descend vers mes pieds nus. Je reste là, l’oreille tendue, à tenter de discerner le moindre indice sur ce qui se trame sur le toit.
Me doutais-je que ce serait le plus beau des sons que j’entendrais à cet instant ? Sortie des profondeurs de la nuit comme le chant de la sirène qui ensorcèle les marins en mer, un son si rond, si parfait, envahit l’air. Ces ondulations me font tanguer comme un bateau. Il ne ressemble à rien que je connaisse. Il me déstabilise comme je l’ai été lorsque j’ai vu avec émerveillement les profondeurs de l’eau avec des lunettes de plongée pour la première fois. Tous les bruits que j’ai entendus auparavant me semblent désormais insipides. Un roucoulement ponctué de claquements et huppé d’éclats cristallins. Il est comme si le ventre produisait des bulles qui remontent à la bouche et se transformaient en fleurs ornées de diamants en quittant les lèvres.
Mon corps n’a plus froid ni chaud. Il n’a plus faim, plus soif. Il ne bouge plus. Si quelqu’un souhaite constater un glitch dans la Matrix, je remplis tous les critères d’un gars qui a l’air prisonnier de l’espace-temps. L’horloge du four continue de clignoter. Après quelques battements, le plus beau des sons se fait réentendre. Il continue ainsi jusqu’à ce que deux chiffres se changent en même temps sur l’écran. ?
C’est en espérant l’entendre une dernière fois que je vois une ombre planer. Elle descend vers la petite forêt sous ma fenêtre. Je ne vois pas l’oiseau, mais je vois où il se dirige. Un petit point lumineux vacille dans la pénombre du boisé au bas du Domaine des Dieux. On dirait la lumière de la flamme fragile d’une chandelle. Je plisse les yeux, mais je n’arrive à voir rien d’autre. Qui peut bien tenir cette flamme ? Les cambrioleurs de voiture peut-être ? Un résident du Domaine qui se cache dans les bois ? Un culte sataniste ? J’entends ce que je devine être un froissement de plumes, puis plus rien.
L’imposante nuit reprend le dessus sur l’ordre des choses. Je reprends mes sens, mes pieds nus sont tout froids ; le plancher aussi. Je referme la fenêtre et retrouve le calme et la protection de mon nid. La petite flamme a disparu laissant seules les fenêtres illuminées des maisons-bateaux se refléter dans les eaux sombres du lac, au bas de la colline. ?
Quelque part sur ce même lac, à des kilomètres au sud, je ne le sais pas encore, mais quelque chose flotte. Parmi les billots de bois mort, dérivant au gré du vent et des courants, un kayak renversé s’échoue sur une plage. Personne ne se trouve à son bord.
