Résumé : Venu du Nouveau-Brunswick, Pierre est un nouvel arrivant à Yellowknife. Alors qu’il se familiarise avec sa communauté d’adoption, Thomas, un jeune Français qui rêve d’aventure entreprend un périple en kayak devant le mener de la rivière des Esclaves jusqu’à l’océan Arctique.
Fort Resolution
« Zzzzzzzzzzz »
C’est le vrombissement des moustiques suceurs de sang qui me réveille tous les matins depuis que j’ai quitté Fort Smith. De quoi réveiller un mort. Quand j’ouvre les yeux, je vois des milliers de petits points noirs aller et venir sur la toile verte de ma tente qui reçoit à peine les premiers rayons du soleil. Caché dans mon sac de couchage, je sors mon téléphone. Il y a du réseau ici, à Fort Resolution, alors j’en profite. Le décalage avec la France est de huit heures. Il faisait nuit là-bas lorsque j’ai publié la vidéo de mon campement d’hier. « Courage, Thomas ! », « Courage mec, lâche rien », les commentaires de mes amis défilent. De plus en plus d’inconnus me suivent et m’écrivent. Tiens, une certaine Édith vient de m’écrire. Elle m’offre de m’accueillir lorsque j’arriverai à Hay River. J’accepte, et je lui demande où je peux la rencontrer lorsque j’arriverai dans deux ou trois jours.
Je laisse tomber mon téléphone sur ma poitrine. Tenir mon téléphone au-dessus de mon visage alors que je suis couché, cette position banale, me demande maintenant un effort surhumain. Malheureusement, les deux nuits et la journée de repos que j’ai passées à Fort Resolution n’auront pas permis à mon corps endolori de se remettre des épreuves des derniers jours. La descente de la rivière des Esclaves a été beaucoup plus agitée que je ne l’avais anticipé. Malgré les mois passés, en France, à m’entrainer pour ce voyage, je me suis tout de même découvert de nouveaux muscles. Mes mains me font hyper mal et me réveillent la nuit. Elles sont crispées sur ma pagaie huit ou neuf heures par jour. En plus de faire souffrir mes articulations, les bandes de peau qui relient mes pouces à mes index sont toutes rouges et des flocons de peau commencent à tomber. Tenir ma pagaie me fait mal. M’assoir dans mon kayak aussi. Des douleurs se font sentir dans le bas de mon dos et aux fesses. Et comme si ce n’était pas assez, je dois aussi lutter pour ne pas gratter les centaines de piqures que m’infligent les mouches et qui recouvrent mes jambes, mes bras et mon visage. J’évite de me prendre en photo sans manches longues, capuche et lunettes de soleil pour ne pas faire paniquer mes parents.
Ah oui, et j’ai une douleur à l’œil droit. Probablement une conjonctivite.
Je resterais bien une journée de plus à me reposer, mais j’ai déjà du retard dans mon itinéraire. Je dois me rendre à l’océan Arctique avant que le fleuve ne gèle pour l’hiver. Et c’est ce que je me suis engagé à faire ! Montrer la beauté de cette nature sauvage avant qu’elle ne subisse les conséquences des changements climatiques. Il y a de plus en plus de gens qui s’abonnent à ma page. Ils sont plus de 2 000 et ça grimpe de jour en jour. Ce serait fou d’arriver à 10 000 followers d’ici la fin du voyage ; ou 100 000, pourquoi pas ?
Malgré toutes les douleurs et les épreuves, il y a des récompenses. J’ai pu photographier des aigles, des faucons, des oies, des sternes et même des pélicans. Ils pêchaient dans les rapides, à Fort Smith. Ils passent l’hiver sur les côtes du golfe du Mexique, au Texas, traversent le continent dans les airs au printemps et passent l’été sur les petites iles de roc de la rivière des Esclaves pour se reproduire. Un autre oiseau, plus rare, fait à peu près le même trajet tous les ans : la grue blanche, le plus grand des oiseaux d’Amérique du Nord.
Tout le monde parle de la grue blanche à Fort Smith, mais peu déjà l’ont vue. Cette espèce a frôlé l’extinction au XXe siècle. Les pionniers américains ont détruit une partie de leur habitat en transformant des zones humides en lopins de terres agricoles. Seuls 20 individus ont survécu à cette épreuve et ce nombre est doucement en hausse depuis. Il y en aurait un peu plus de 300 aujourd’hui à l’état sauvage, dont la moitié seraient en ce moment dans les forêts avoisinantes. Elles s’installent dans les étangs peu profond, reclus de toute forme de civilisation. Mais ces étangs sont menacés, eux aussi, par les changements climatiques, et ils ne seraient pas impossible que les grues blanches ne puissent plus, de mon vivant, vivre à l’état sauvage. Ce serait terrible et j’aurais tellement aimé en photographier une pour sensibiliser mes followers à la protection de cet animal majestueux. Mes chances d’en voir, maintenant que je quitte la rivière des Esclaves pour les eaux du Grand lac du même nom — « Tu Nedhe », disent les Dénés de Fort Resolution — sont à peu près nulles.
« Zzzzzzzzzzzz »
Bon, je ne peux pas laisser les douleurs et la fatigue l’emporter. J’ai une mission à accomplir et je vais le faire. Tant pis pour les grues blanches, je pourrai photographier d’autres oiseaux et animaux exotiques en cours de route. Lorsque je serai dans le cercle arctique, j’aurai peut-être la chance de voir des ours polaires. Et pour ça, je dois partir maintenant pour pouvoir encore espérer m’y rendre à temps.
« Zzzzzzzzzzz »
Après avoir rangé mes affaires à l’intérieur de la tente, je sors. Les mouches se lancent sur moi en mitraille. Je n’ai même pas la force de les chasser. Elles bourdonnent dans mes oreilles et s’agrippent aux surfaces de peaux qu’elles peuvent trouver. J’en sens quelques-unes me mordre et se désaltérer de mon sang, mais toute ma concentration est portée au démantèlement de la ma tente. Je range ensuite tout dans mon kayak et je prends le large. Les mouches me quittent au fur et à mesure que je m’éloigne des rives.
Fort Resolution ne m’aura peut-être pas offert le repos que j’aurais souhaité, mais il m’aura au moins donné un regain de détermination pour ma quête.
