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le Mercredi 29 avril 2026 14:45 Arctique

Nourrir le Nord : des communautés à la recherche de solutions durables

Le projet appelé « De la terre, du jardin et du magasin : les voies menées par les Dénés pour la sécurité alimentaire à Sambaa K’e » est la seule initiative des TNO à avoir reçu un financement de Nutrition Nord.  — (Courtoisie Première Nation Sambaa K’e)
Le projet appelé « De la terre, du jardin et du magasin : les voies menées par les Dénés pour la sécurité alimentaire à Sambaa K’e » est la seule initiative des TNO à avoir reçu un financement de Nutrition Nord.
(Courtoisie Première Nation Sambaa K’e)

Quatre projets visant à lutter contre l’insécurité alimentaire au Nunavut et aux Territoires du Nord-Ouest ont reçu une subvention du gouvernement fédéral. Cette subvention de recherche sur la sécurité alimentaire octroyée par Nutrition Nord Canada finance au total neuf projets qui portent autant sur la sécurité alimentaire que sur les inégalités d’accès à la nourriture dans les communautés isolées du Nord.

Nourrir le Nord : des communautés à la recherche de solutions durables
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Selon l’enquête canadienne sur le revenu, les taux d’insécurité alimentaire s’élèvent à 58,1 % au Nunavut, 34,2 % aux TNO et 21,8 % au Yukon en 2023. L’insécurité alimentaire touche malheureusement le Nunavut depuis plusieurs décennies. En 2012, le rapporteur spécial des Nations Unies sur le droit à l’alimentation signalait que les Inuits du Nunavut présentaient le plus haut taux d’insécurité alimentaire attesté pour une population autochtone d’un pays développé. Si le Nunavut est touché de façon disproportionnée, les Territoires du Nord-Ouest et le Yukon sont malheureusement aussi confrontés à cette situation. 


Écouter les communautés

À Chesterfield Inlet et Coral Harbour, le projet Foxe Basin Kivalliq North Sapujiyiit Guardians of the Sea Society examine les obstacles auxquels les familles de ces deux villages doivent faire face pour se procurer de la nourriture en épicerie, mais aussi de la nourriture traditionnelle. 

C’est par le biais de sondages et d’entrevues avec des familles de ces deux collectivités que Dr Chelsea McNeil-Dewer, directrice de recherche pour ce projet, souhaite savoir si des alternatives comme la mise en place d’une soupe populaire pourraient améliorer la sécurité alimentaire. « Mon objectif est surtout de recueillir les points de vue des membres de la communauté sur la manière dont la subvention de Nutrition Nord Canada a été mise en œuvre, et de savoir s’ils pensent qu’il existe des savoirs traditionnels inuits ou des pratiques inuites à prendre en compte comme moyens alternatifs pour renforcer la sécurité alimentaire », estime-t-elle.

Enfin, le dernier volet du projet permettra la création d’une soupe populaire communautaire utilisant les aliments récoltés en tant que projet pilote. Mais avant de concrétiser cette partie du projet, Mme McNeil-Dewer souhaite recueillir l’avis des habitants des deux villages. 

En effet, même si l’objectif est de pouvoir aider autant de personnes que possible, le succès d’une initiative repose sur la collaboration et les attentes au niveau local. « C’est précisément cette dimension complexe que le projet cherche à mieux comprendre et à mettre en lumière. L’objectif est d’identifier les solutions les plus pertinentes, car, avant de lancer ou de tester une initiative, nous voulons nous assurer qu’elle répond réellement aux besoins et qu’elle a de bonnes chances de succès au sein de la communauté », explique Dr Chelsea McNeil-Dewer. 

Le concept de souveraineté alimentaire intègre des dimensions d’équité et de culture qui ne sont pas prises en compte dans celui de la sécurité alimentaire. Toutes les communautés du Nunavut ont le droit d’avoir accès à de la nourriture qui revêt une importance culturelle, selon Dr Chelsea McNeil-Dewer : « La souveraineté alimentaire, c’est cette dimension supplémentaire qui reconnait que les gens ont également droit à l’équité en matière d’alimentation. Les communautés ont droit à la souveraineté et elles ont le droit de pouvoir manger les aliments qui revêtent pour elles une importance traditionnelle, essentiels pour leur santé et leur culture et qu’elles apprécient. »



L’épicerie virtuelle, une solution ?

Le projet Niksik étudie si la vente en ligne de produits alimentaires peut influencer les prix et ainsi rendre la nourriture plus abordable au Nunavut. C’est dans le cadre d’un partenariat avec Arctic Fresh, une initiative d’épicerie virtuelle visant à améliorer l’accès à la nourriture et livrant dans 13 collectivités du territoire, que ce projet s’est concrétisé. En effet, Rhoda Angutimarik, fondatrice de l’épicerie a accepté de partager ses données. En analysant aussi les couts, les économies, les salaires et les expériences des communautés, le projet évaluera l’efficacité des modèles alimentaires en ligne et locaux et fournira des données pour améliorer les politiques de subvention alimentaire.

Selon Shanshan Tian, directrice générale de Niksik, ce projet de recherche permettra de passer de la simple distribution d’aide alimentaire d’urgence à un travail de fond sur le plan des politiques et des changements d’infrastructures. Pour passer de l’insécurité alimentaire à la souveraineté alimentaire, une diversité de voix est nécessaire.

« Il est important que les organisations qui remettent en cause le statuquo soient présentes à ces tables de décision. Si ce sont toujours les mêmes acteurs qui sont présents, à mener les mêmes discussions, alors le système n’évolue pas et ne change pas pour les gens », insiste-t-elle.



Une vision holistique dans les TNO

Au sein de la Première Nation Sambaa K’e, la sécurité alimentaire nécessite une approche collective et holistique. Le projet appelé « De la terre, du jardin et du magasin : les voies menées par les Dénés pour la sécurité alimentaire à Sambaa K’e » (From the Land, Garden, and Store: Dene-led Pathways for Food Security in Sambaa K’e) est le seul projet des TNO à avoir reçu un financement. 

Toutes les initiatives liées à la sécurité alimentaire à Sambaa K’e sont menées par la communauté et visent à répondre aux problèmes identifiés par celle-ci, explique Ruby Jumbo, directrice générale de la Première Nation Sambaa K’e. 

Initié en 2023, ce projet de sécurité alimentaire entre dans une nouvelle phase ambitieuse et se poursuit désormais jusqu’en 2028 avec un objectif clair : renforcer la sécurité alimentaire tout en renforçant les savoirs culturels traditionnels, y compris l’apprentissage de la langue par l’intermédiaire de cours de cuisine intergénérationnels et l’accès à l’épicerie communautaire.

« Nous nous sommes appuyés sur les conclusions de la première phase (menée en partenariat avec l’Université Wilfrid-Laurier), qui ont montré que la communauté était vraiment intéressée par une meilleure éducation alimentaire et une meilleure culture culinaire en matière d’alimentation saine et de nutrition, ainsi que par la nécessité de transformer les produits que nous cultivons déjà dans le potager », explique Danielle Bayne, coordonnatrice du bienêtre communautaire au sein de la Première Nation Sambaa K’e.



900 kilos de production par an

La production du jardin communautaire s’élève à environ 900 kilos par an et tout ce qui n’est pas consommé immédiatement est cuisiné ou transformé lors d’ateliers de conservation d’aliments, de fermentation et d’apprentissage de recettes adaptées aux produits locaux. Pour Julian Russell, coordinateur environnemental de la communauté, les choses ne se sont pas faites du jour au lendemain et la communauté travaille au développement d’infrastructures de stockage et de transformation des aliments depuis 2013.

Mais ces ateliers vont bien au-delà de la simple cuisine. Selon Aliya Hirch, coordinatrice du jardin communautaire et responsable de la planification des cultures et des récoltes, les ateliers deviennent des espaces vecteurs de transmission intergénérationnelle où les ainés et les familles se réunissent pour partager des recettes, des histoires et du vocabulaire.

« Il existe un lien très fort avec la nourriture issue de la terre, car cela revêt une dimension très familiale. Les jeunes parlent souvent d’apprendre de leurs grands-parents, de leurs ainés, de leurs tantes, de leurs oncles, de leurs parents. Et c’est vraiment très fort dans l’alimentation, dans l’accès à la nourriture issue des récoltes et de la chasse. Mais aujourd’hui, et cela a toujours été un peu le cas, la culture des aliments dans le potager est moins une affaire de famille. Nous souhaitons donc en quelque sorte rassembler les familles », détaille Mme Bayne. 

 

Le projet intègre également un volet santé. Face à des enjeux comme le diabète ou l’hypertension, les ateliers servent de cadre à des discussions sur la nutrition et les choix alimentaires pour améliorer le bienêtre global de la communauté.



Les gens peuvent choisir la manière qui leur convient le mieux pour se nourrir, nourrir leur famille et leurs enfants. Sans possibilité de choix ni prise en compte des valeurs, on peut avoir la sécurité alimentaire, mais la dimension culturelle est absente.

Danielle Bayne, coordonnatrice du bienêtre communautaire au sein de la Première Nation Sambaa K’e



Accéder à de la nourriture traditionnelle

Au sein de la Première Nation Sambaa K’e, le concept de la sécurité alimentaire repose sur l’accessibilité de la nourriture traditionnelle, les légumes et herbes aromatiques qui poussent dans le potager ainsi que la nourriture disponible au magasin communautaire. Les concepts de sécurité alimentaire et de souveraineté alimentaire sont étroitement liés selon Mme Bayne qui estime qu’avoir le choix est un aspect fondamental. 

« Les gens peuvent choisir la manière qui leur convient le mieux pour se nourrir, nourrir leur famille et leurs enfants. Sans possibilité de choix ni prise en compte des valeurs, on peut avoir la sécurité alimentaire, mais la dimension culturelle est absente », pense-t-elle. 

Pour soutenir ces activités, la première nation s’est dotée d’une nouvelle infrastructure qui tient lieu de centre de la sécurité alimentaire composé d’une cuisine industrielle mobile et d’espaces de stockage. Cette infrastructure, installée en février 2026, permettra non seulement de transformer les aliments, mais aussi de les conserver pour l’hiver selon des méthodes culturellement appropriées, détaille M. Russell. 

Derrière le succès de leur projet, la Première Nation Sambaa K’e souhaite montrer à l’ensemble des collectivités des trois territoires qu’il est possible de cultiver dans le Nord avec une approche communautaire de la sécurité alimentaire. 

 

Si vous voulez en savoir davantage sur le projet, vous pouvez contacter la Première nation Sambaa K’e à l’adresse suivante : [email protected]