Jeremy Gosselin, chercheur scientifique à Ressources naturelles Canada et co-auteur de l’étude, se tient devant une station sismique au Yukon.
Le 6 décembre dernier, de nombreux résidents de Whitehorse ressentaient les secousses d’un tremblement de terre dont l’épicentre se trouvait sous le champ glaciaire du massif Kluane. D’une intensité de 7 sur l’échelle de Richter, ce séisme qui n’a fait ni victime ni dégâts, rappelle que le Yukon se trouve dans une zone active.
Trois mois après cet évènement, une étude de 19 pages a été publiée dans la revue Canadian Geotechnical journal, le 2 mars, et a cartographié les propriétés du sol de 14 sites dans la région de Haines Junction, dans le sud-ouest du territoire. Ce village se trouve dans une région tectoniquement active du Yukon et présente des risques naturels importants. Malgré cela, il existe peu de connaissances sur les sites locaux qui influencent l’intensité et la durée des secousses sismiques de tremblement de terre.
14 sites étudiés à la loupe
Par ailleurs, les 14 sites de l’étude ont été sélectionnés en fonction de leur accessibilité, puis en fonction de la nature présumée des terrains.
En utilisant des techniques géophysiques qui consistent à mesurer la vitesse de propagation des ondes de cisaillement dans le sol, c’est la rigidité des sols de ces 14 parcelles qui ont été évaluées. En effet, les sites où se trouve du pergélisol réagissent différemment lors d’un tremblement de terre.
La principale question mise en évidence par l’étude porte sur la réaction du sous-sol, selon qu’il contient ou non de la glace, lorsqu’il est soumis à un séisme de forte intensité, explique Didier Perret, chercheur scientifique à la Commission géologique du Canada à la ville de Québec. Si le sous-sol est suffisamment gelé, la réponse en surface va être relativement faible et cette donnée a une importance pour la sécurité des personnes et des infrastructures. « Même si le séisme est fort et même si on est relativement proche de l’épicentre, comme ça a été le cas lors du séisme de décembre 2025, les vibrations ressenties dans des secteurs où le sous-sol est gelé sont moins importantes que lorsque le sous-sol est dégelé », indique le chercheur.
« Les risques naturels engendrés par les processus tectoniques régionaux sont localement amplifiés par des processus géomorphologiques actifs, notamment les processus fluviaux de Dezadeash, le dégel du pergélisol discontinu et les inondations lacustres relativement récentes (postglaciaires et néoglaciaires). Combinés, ces facteurs contribuent à la vulnérabilité de la région de Dakwäkäda (Haines Junction) aux risques naturels », peut-on lire en conclusion de l’étude.
Assurer la sécurité
Les résultats de l’étude soulignent que, dans un contexte de réchauffement climatique qui sévit dans le nord et qui affecte directement le pergélisol, une surveillance saisonnière et sur le long terme est nécessaire. De plus, l’équipe de scientifiques derrière cette étude recommande la réalisation de nouvelles cartes afin d’évaluer avec précision la variabilité de l’amplification sismique liée au site dont la structure peut-être amenée à évoluer au fil du temps.
Connaitre les sites potentiels où le pergélisol est plus dégradé est essentiel selon M. Perret. En effet, ces sites pourraient représenter des risques plus accrus pour les infrastructures en cas de séismes dans le futur. « Les constructions qui peuvent être situées sur ces terrains peuvent s’enfoncer. À certains points, elles peuvent basculer également et donc ça présente un risque non seulement pour les constructions, mais aussi pour la population », prévient le scientifique.
Les données publiées doivent apporter un nouvel éclairage sur la planification communautaire et les mises à jour des codes du bâtiment dans les zones sismiquement actives. C’est un problème réel pour M. Perret qui est pris très au sérieux par les scientifiques et les personnes impliquées dans la gestion sécuritaire du territoire.
Le code national du bâtiment révisé en 2025 contient une mise à jour des exigences relatives à « la résistance aux charges latérales dues aux séismes ou au vent afin de maintenir la performance des structures, tout en tenant compte des tendances modernes en matière de conception et de construction d’habitations ». Même si la prise en considération du comportement particulier des sols qui peuvent dégeler n’est pas explicitement mentionnée (il l’est implicitement), le chercheur rappelle qu’il est très important qu’une mention particulière apparaisse, pour correctement prendre en compte ce type de sous-sol dans les prochaines versions de ce code.
La région du delta du Mackenzie
La région du Mackenzie dans les TNO est également une zone où l’activité sismique est présente. Andrew Schaefer, sismologue et chercheur à la Commission géologique du Canada, rappelle que la chaine des montagnes Mackenzie, au sud-ouest des TNO, est régulièrement le théâtre de nombreux séismes. Dans le nord, compte tenu de la fonte du pergélisol, il devient encore plus important de comprendre exactement quel sera l’impact de cette fonte sur l’évolution de l’amplification locale. « Nous savons en théorie que la fonte du pergélisol entrainera une augmentation de l’amplification locale, mais il est très important de quantifier précisément, dans ces communautés, comment cela se produira et quelle sera exactement l’intensité de ce phénomène », précise M. Schaefer au sujet des collectivités proches de cette chaine de montagnes ainsi que dans le delta du fleuve Mackenzie.
Même si la majorité des Territoires du Nord-Ouest connait peu d’activité sismique, une exception notable concerne les montagnes Richardson, situées le long de la frontière entre le Yukon et les Territoires du Nord-Ouest, au nord des montagnes Mackenzie, et s’étendant jusqu’au delta du Mackenzie. Par ailleurs, une activité sismique a aussi été observée en mer, au large de Tuktoyaktuk, dans la mer de Beaufort.
C’est dans ces régions que se concentre l’essentiel de l’activité sismique des Territoires du Nord-Ouest. Certaines zones peuvent produire des séismes atteignant une magnitude de 6, à une distance d’environ 100 à 200 kilomètres de certaines communautés habitées. Ces dernières peuvent donc ressentir des secousses d’intensité variable, même lorsque les séismes se produisent relativement loin.
Plusieurs déploiements d’instruments et de collecte de données ont lieu chaque été dans la région d’Inuvik afin de comprendre les effets au niveau local. Cependant, cette étude n’a pas encore été publiée, car les données recueillies sont encore insuffisantes pour permettre une publication. Poursuivre les collectes de données est très important selon M. Schaefer, car les collectivités du delta du Mackenzie se trouvent dans une zone fragile de sédiments non consolidée et font déjà face aux assauts du changement climatique.
« Il est bien établi que les infrastructures communautaires sont exposées à des risques importants, précise-t-il. Et les membres de ces communautés doivent faire face à ce changement rapide, auquel s’ajoutent des tremblements de terre. Bien que bon nombre de ces communautés ne soient pas situées directement sur les zones où se produiraient de grands séismes, il existe dans la région des tremblements de terre susceptibles de provoquer des secousses. Il est donc important de comprendre comment ces secousses interagiront avec les matériaux situés immédiatement sous ces communautés, et nous devons continuer à travailler sur ce point et améliorer notre couverture régionale de ces études spécifiques à chaque site. »
