le Vendredi 15 mai 2026
le Vendredi 15 mai 2026 16:17 Ténoises et ténois

Retour d’expédition de Clémentine Bouche : le Nord comme état mental

Clémentine Bouche progresse à ski avec Coco, le husky inuit canadien qui l’a accompagnée pendant sa traversée entre Yellowknife et Déline.  — Courtoisie
Clémentine Bouche progresse à ski avec Coco, le husky inuit canadien qui l’a accompagnée pendant sa traversée entre Yellowknife et Déline.
Courtoisie

Pendant 61 jours, Clémentine Bouche a relié Yellowknife au Grand lac de l’Ours à ski, en autonomie, avec deux traineaux et un chien. Dans l’immensité blanche, elle dit avoir trouvé autant d’épreuves à surmonter qu’un étrange sentiment de paix.

Retour d’expédition de Clémentine Bouche : le Nord comme état mental
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Au fil des kilomètres, le paysage s’est dépouillé jusqu’à ne presque plus rien offrir d’autre que le blanc, le froid et le mouvement. Dans cette lenteur imposée, Clémentine Bouche a trouvé un espace inattendu : celui où les pensées se déposent, où l’effort devient routine, où la solitude cesse d’être une menace. « Je pense à tout ce que je veux ou à rien, raconte-t-elle. C’est un grand bonheur. »

Partie de Yellowknife le 8 mars, elle est revenue le 8 mai après une traversée de près de 700 kilomètres jusqu’au Grand lac de l’Ours. Entre nuits à –40 °C, longues sections de solitude, navigation dans la poudreuse et rencontres dans les communautés, Clémentine dit avoir passé une grande partie du voyage « dans le daydreaming », portée par la monotonie du mouvement et le silence du territoire. 

Le froid comme premier adversaire

Les premiers jours de l’expédition ont été parmi les plus éprouvants. Entre Yellowknife et Behchokǫ̀, toutes les nuits descendaient sous les –40 °C. Sur le Grand Lac des Esclaves, le vent transformait les déplacements en lutte constante contre le froid.

Dans ces températures, chaque geste devient plus lent. Il faut éviter de transpirer, protéger ses doigts, gérer les couches de vêtements, empêcher l’humidité de geler dans les bottes ou le sac de couchage. Même les pauses deviennent compliquées. 

Le froid finit par imposer son propre rythme. « Tout est beaucoup plus lent parce que je suis obligée de tout faire avec des gros gants, explique-t-elle. Le pire, c’est de mouiller ses vêtements qui ensuite vont être encore plus glacés. »

Plus loin sur le trajet, après Behchokǫ̀ puis Gamètì, les températures remontent progressivement. Les nuits passent de –30 à –20, puis parfois à –10. 

À partir de Gamètì, l’expédition change de nature. Les traces se raréfient, les distances s’allongent, et la prochaine présence humaine se trouve désormais plusieurs semaines plus loin.

La progression ralentit brusquement dans les longues sections de portage couvertes de neige profonde. Certaines journées lui donnent l’impression de ne presque pas avancer.

« Il fallait que je fasse le sentier cinq fois, raconte-t-elle. Je faisais un premier passage en ski pour repérer le terrain, puis je revenais avec les luges. »

Sur la carte, trois kilomètres seulement sont parfois parcourus en une journée entière.

Je pense à tout ce que je veux ou à rien. C’est un grand bonheur.

— Clémentine Bouche, aventurière

L’aventurière a passé plusieurs nuits sous la tente pendant son expédition, dont certaines à –40 °C.

Courtoisie

Coco, le compagnon inattendu

Quelques jours avant le départ, l’aventurière décide presque sur un coup de tête d’emmener un chien avec elle : un husky inuit canadien nommé Coco.

Au départ, elle hésite. On l’avait avertie des risques liés aux loups et de la difficulté de gérer un animal dans un environnement aussi isolé. Mais deux de ses mentors, Eric McNair Landry et Richard McIntosh, la convainquent finalement de tenter l’expérience.

Le chien deviendra rapidement essentiel à l’expédition. Non seulement pour tirer les traineaux, mais surtout pour briser la solitude. « Je ne me sentais jamais seule parce que j’avais mon chien avec moi. »

Coco donnera toutefois quelques grandes frayeurs à sa maitresse. À plusieurs reprises, pendant les nuits les plus froides, il s’échappe du campement.

Une fois, Clémentine part même le chercher à ski au milieu des traces de loups, sans savoir s’il est encore vivant. Finalement, un conducteur croisé la veille retrouve le chien au bord d’une route de glace et le ramène jusqu’à sa tente. « Je pense qu’il s’enfuyait simplement parce qu’il avait trop froid », se rend-elle compte aujourd’hui.

Les communautés et le retour à soi

À Gamètì, puis surtout à Délı̨nę, la solitude s’interrompt. Clémentine est accueillie avec du thé, du banik, des invitations à pêcher, des repas partagés. À Délı̨nę, une petite célébration est même organisée pour souligner son arrivée.

Le voyage prend alors une autre dimension. Avec le cinéaste Mike Lee, qui prépare un documentaire sur l’expédition, elle échange avec des ainé.e.s sur l’Idaà Trail, cette route historique empruntée depuis des générations par les peuples dénés.

Mais la vraie traversée semble aussi intérieure. Avant le départ, elle craignait la solitude, ses pensées, l’usure mentale. En chemin, cette peur s’est presque dissoute : « J’ai presque oublié cette peur en chemin. »

Ce qu’elle retient repose sur une leçon simple : avancer réduit les monstres à leur taille réelle. « Chaque problème arrive un à un, lance-t-elle. Il faut vraiment résoudre le premier problème, puis le deuxième, puis le troisième. »

Clémentine consulte les cartes de son trajet avec Marie Adele Wetrade, ainée de Gamètì, pour mieux comprendre l’histoire du sentier Idaà Trail.

Photo Mike Lee/tencolours Canada