le Lundi 27 juillet 2026
le Lundi 27 juillet 2026 7:00 Arctique

Les grizzlis évitent l’humain, les ours noirs s’en accommodent

Une étude menée au Yukon montre que les grizzlis fuient les zones perturbées par les activités humaines en lien avec l’industrie minière, tandis que les ours noirs s’en accommodent. — Photo Istock / Brittany Crossman
Une étude menée au Yukon montre que les grizzlis fuient les zones perturbées par les activités humaines en lien avec l’industrie minière, tandis que les ours noirs s’en accommodent.
Photo Istock / Brittany Crossman

Une étude publiée le 1er juin dernier dans la revue British Ecological Society analyse de quelles façons les activités humaines en lien avec l’industrie minière modifient les habitudes des ours noirs et des grizzlis dans le nord du Yukon, ainsi que la cohabitation des deux espèces.

Les grizzlis évitent l’humain, les ours noirs s’en accommodent
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Face au développement minier dans le Nord, et à la transformation du paysage par les activités humaines en lien avec cette activité, les impacts que subissent les grands prédateurs sont encore bien trop inconnus alors que leurs territoires se trouvent objectivement perturbés. 

Dirigée par une équipe de six chercheurs de l’université de Sherbrooke, de Victoria, du ministère de l’Environnement du gouvernement du Yukon et Wildlife Conservation Society Canada, une étude met en lumière les adaptations de comportements des populations d’ours noirs et de grizzlis dans une région du territoire du Yukon marquée par des activités minières passées et présentes. 

Comptabiliser les individus

Plusieurs pièges photographiques ont été utilisés dans le cadre de cette étude qui s’est déroulée entre juillet 2020 et septembre 2023. Les appareils utilisés ont été placés dans 194 lieux, dont 87 sites accessibles par la route, cinq par bateau et 102 nécessitant un hélicoptère. 

Les caméras ont été installées sur des arbres à environ 1,7 m de hauteur et orientées vers le nord afin de minimiser les déclenchements intempestifs. La surface totale prise en compte pour l’étude recouvre une superficie d’environ 5 000 km² au sein du territoire traditionnel de la Première Nation de Na-Cho Nyäk Dun, dans le centre du Yukon. 

La zone d’étude regroupe une variété d’habitats allant de la cordillère boréale à la cordillère de la taïga et se caractérise par de vastes forêts de plaine et de montagne dans la partie sud de la zone d’étude, ainsi que de vastes massifs montagneux accidentés parsemés de vallées, de zones humides et de toundra alpine dans la partie nord. La végétation est principalement composée d’épicéas noirs et blancs, de peupliers faux-trembles, de sapins subalpins, de saules, de bouleaux nains et d’arbustes à baies répartis de manière clairsemée.

Les pièges photographiques ont permis de quantifier la présence des grizzlis et des ours noirs sur une vaste région marquée par les activités anthropiques. La zone au cœur de cette étude est historiquement connue pour l’essor puis le déclin de l’exploitation minière de l’argent dans les années 1920. 

Les conséquences de la présence humaine

La tristement célèbre mine d’or Eagle Gold se trouve dans la zone étudiée et aujourd’hui, « cette zone riche en ressources continue d’attirer des activités d’exploration et d’extraction minières (or, argent, plomb et zinc), ce qui contribue à des modifications continues du paysage et à une intensification des impacts humains », peut-on lire dans l’étude. 

Le trafic important généré par le transport du minerai est l’une des perturbations importantes de la région, mais l’élimination de la végétation des sites miniers, qui comprend également des installations de campement pouvant accueillir plus de 150 personnes, fait aussi partie des modifications environnementales prises en compte par les chercheurs. 

Des lignes de coupe, des créations de sentiers, de routes d’accès et de bassins de résidus font partie des altérations de l’environnement effectuées par les compagnies qui les considèrent comme des aménagements nécessaires au bon déroulement de leurs activités.

La densité des aménagements anthropiques, tant historiques et inactifs qu’actifs est la plus élevée dans la partie sud-ouest de la zone d’étude, tandis que la partie nord-est reste relativement intacte, avec un développement humain minimal et aucun accès routier. « Les hélicoptères constituent le seul moyen de transport permettant de mener des prospections de quartz dans la zone la moins perturbée. »

Les changements observés dans le profil d’activité des grizzlis dans les zones fortement perturbées concordent avec d’autres études, qui ont montré que les mammifères, y compris les grizzlis, modifiaient leurs profils d’activité afin de réduire les rencontres avec les humains, par exemple en adoptant un mode de vie nocturne.



— Ludovick Brown, coauteur de l’étude

Deux espèces, deux réactions opposées

Les chercheurs ont démontré que, face aux perturbations, les ours noirs et les grizzlis ont réagi différemment. Alors que l’ours noir tolère relativement bien la présence humaine, le grizzli évite les zones à forte densité routière et modifie son rythme d’activité pour rester discret. 

L’étude a démontré que les grizzlis restent en grande partie confinés aux paysages peu perturbés, car ils y ont été détectés 297 fois, contre seulement 27 fois dans les zones à forte perturbation. Par contre l’ours noir est moins affecté et semble plus tolérant, car sa présence est restée presque équivalente dans les zones très perturbées (464 détections) et les zones peu perturbées (576 détections).

Encore plus surprenant, dans les zones à forte perturbation humaine, alors que les grizzlis changent leur comportement en réduisant leur activité l’après-midi, moment où les humains sont le plus actifs afin d’éviter toute interaction, les ours noirs ne changent pas leurs habitudes.

La réponse de ces deux espèces est donc asymétrique, indiquent les chercheurs. 

« Les changements observés dans le profil d’activité des grizzlis dans les zones fortement perturbées concordent avec d’autres études, qui ont montré que les mammifères, y compris les grizzlis, modifiaient leurs profils d’activité afin de réduire les rencontres avec les humains, par exemple en adoptant un mode de vie nocturne », indique l’équipe de chercheurs. 

Par ailleurs, ce retrait spatial et temporel des grizzlis permet aux ours noirs d’occuper de nouvelles niches écologiques, mais réduit la biodiversité fonctionnelle de l’écosystème subarctique. De plus, l’article souligne que la survie des grizzlis dépend du maintien de corridors naturels préservés des aménagements industriels. 

Étant donné qu’il peut s’avérer difficile de rétablir un paysage propice aux grizzlis une fois que les ours noirs sont bien implantés dans un système, « les travaux futurs devraient s’attacher à déterminer si le déplacement des grizzlis dans ce système a affecté les interactions interspécifiques au sein de la communauté des mammifères et les fonctions de l’écosystème ».

En d’autres termes, la prochaine étape scientifique consistera à découvrir comment l’absence du grizzli altère la biodiversité et l’équilibre global de l’écosystème subarctique, car les conséquences réelles demeurent pour l’instant inconnues.

Les difficultés de la recherche dans le Nord

Aucune étude similaire récente aux TNO n’a été publiée, et Ludovick Brown, coauteur de l’étude et chercheur postdoctoral à l’université de Victoria, rappelle que la recherche dans le Grand Nord est entravée par les couts élevés liés aux déplacements sur le terrain pour accéder à des sites isolés. En outre, la recherche est moins productive en raison de l’absence de saumons de grande taille, ce qui explique que les populations d’ours ne soient pas aussi abondantes.

Malgré cela, l’empreinte humaine n’est pas aussi étendue que celle de l’Alberta, de l’Alaska ou de la Colombie-Britannique, explique-t-il  ; et les effets cumulatifs de l’exploitation minière et d’autres perturbations humaines ne sont donc pas aussi alarmants. 

« Mais c’est précisément pour cette raison que cette étude est si importante. Même dans un environnement relativement intact, les effets cumulatifs de l’exploitation minière et des routes associées ont un impact négatif sur les ours, et les grizzlis sont touchés de manière disproportionnée par rapport aux ours noirs », détaille-t-il. 

Ludovick Brown souhaite que tous les gouvernements prennent en compte les seuils présentés dans l’étude lors des évaluations régionales et des décisions d’aménagement du territoire.

« Face à la volonté politique de développement futur, aux enjeux de souveraineté dans l’Arctique, au potentiel en minéraux critiques dans le Nord et à l’assouplissement des évaluations environnementales à l’échelle nationale, nous devrions donner la priorité à la gestion des perturbations anthropiques, nouvelles et historiques, dans le respect des seuils scientifiques établis, afin de protéger toutes les espèces du Nord, y compris les grands prédateurs », conclut-il.