le Mardi 10 mars 2026
le Mardi 10 mars 2026 14:00 Ténoises et ténois

Seule, sur la route du Grand lac de l’Ours

Clémentine Bouche s’entraine sur le Grand lac des Esclaves en vue de sa traversée de 700 kilomètres jusqu’au Grand lac de l’Ours. — Photo Cristiano Pereira
Clémentine Bouche s’entraine sur le Grand lac des Esclaves en vue de sa traversée de 700 kilomètres jusqu’au Grand lac de l’Ours.
Photo Cristiano Pereira

Dans quelques jours, elle quittera Yellowknife à ski, tirant deux traineaux chargés pour deux mois d’autonomie jusqu’au Grand lac de l’Ours. Seule face au froid, au silence et à ses propres pensées, Clémentine Bouche s’apprête à s’enfoncer dans le Nord. Que reste-t-il quand il ne reste plus que soi ? Entretien.

Seule, sur la route du Grand lac de l’Ours
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Depuis l’enfance, Clémentine Bouche rêve de grandes traversées, de froid intense et d’horizons sans fin. Dans quelques jours, cette Parisienne basée à Yellowknife depuis quelques années mettra ce rêve à l’épreuve en quittant la ville à ski, tirant deux traineaux chargés pour deux mois d’autonomie jusqu’au Grand lac de l’Ours. Formée au milieu polaire, épaulée par des mentors du Nord, elle dit pourtant craindre autant le froid que la solitude et ses propres pensées. Plus qu’un défi physique, son expédition est pour elle une manière d’apprendre le territoire, de rencontrer les communautés et de mesurer jusqu’où elle peut aller seule.

Tu t’apprêtes à parcourir seule une très longue distance en ski de fond, en tirant deux traineaux pendant plusieurs semaines. D’où est venue l’idée de te lancer dans une aventure aussi exigeante ?

Depuis que je suis petite, je rêve de faire de grandes aventures. J’ai adoré lire des livres qui partaient explorer le pôle Nord, le pôle Sud, ou même des déserts ou l’Amazonie. Le froid m’a toujours attirée. J’adorais regarder des films avec des mushers ou des gens qui faisaient des expéditions super dures. Quand j’ai déménagé à Yellowknife, je me suis dit que c’était un terrain vraiment idéal. Que c’était peut-être le moment de me lancer dans ce type d’aventure que j’avais beaucoup vu et regardé avant, sans jamais m’imaginer le faire, parce que je m’étais toujours dit : de toute façon, pôle Nord, pôle Sud, c’était impossible. Il y a des aventures similaires, pas aussi exigeantes que les pôles, mais qui sont quand même dans des milieux polaires ou arctiques aussi beaux.

Pourquoi avoir choisi cet itinéraire entre Yellowknife et le Grand lac de l’Ours ? Qu’est-ce qui t’attire dans ce territoire ?

C’était une grande question. J’avoue que j’avais pensé à plein d’endroits différents, je me suis dit : « Waouh, ce serait super bien de faire quelque chose au Nunavut, mais peut-être que je pourrais aller au Groenland, ou peut-être que je pourrais aller en Norvège. » Au début, l’idée n’était pas forcément de rester ici. Peu à peu, je me suis rendu compte que financièrement et logistiquement, ça allait être compliqué. En réalité, j’habite dans un territoire magnifique, où plein de choses sont encore à découvrir. Donc je me suis dit que ça pouvait être super intéressant de voyager, d’aller rencontrer les communautés en déplacement non motorisé, de façon autonome. Je disais souvent en blaguant au bureau : on devrait aller dans les communautés, mais en ski. Mais personne ne me prenait au sérieux.

Je n’ai que moi-même pour résoudre les problèmes, que moi-même pour trouver les solutions.

— Clémentine Bouche, aventurière

Se préparer à partir seule, c’est aussi apprendre à faire face à soi-même, un défi que Clémentine dit accueillir avec autant de crainte que de détermination.

Photo Cristiano Pereira

Concrètement, comment se prépare une expédition de deux mois dans le Nord, avec des températures pouvant descendre jusqu’à -40 °C ou plus ?

Avec beaucoup de temps. Ça fait des années que je fais beaucoup de sport, que je m’entraine. En 2023, j’ai trouvé une formation qui s’appelle Extreme Polar Training, offerte par une guide qui s’appelle Sarah McNair Laundry, basée à Iqaluit. Pendant deux semaines, on apprend à camper en milieu polaire, trouver son chemin, skier, se nourrir, se vêtir. Quand je suis tombée dessus, un peu par hasard, je me suis dit : « Ah tiens, ça c’est vraiment pour moi. » Après la formation, Sarah m’a mise en lien avec son frère Eric McNair Laundry, également guide, coach de kiteski, qui a vécu à Iqaluit et habite maintenant à Yellowknife. Il est un peu devenu mon mentor pour cette expédition. C’est lui qui m’a conseillé de voyager aux TNO. Une deuxième personne s’est imposée comme mentor et soutien logistique : Dwayne Wohlgemuth, qui habite aussi à Yellowknife depuis 20 ans et qui fait énormément d’expéditions.  

Tu vas tirer deux traineaux avec tout ton matériel. Qu’est-ce qu’on y trouve exactement pour être autonome aussi longtemps ?

Dans un des traineaux, il y a toute la partie dodo, c’est-à-dire une tente arctique, extrêmement chaude. Ensuite, pour dormir, j’ai deux matelas : un en mousse et un autre gonflable. Comme sac de couchage, j’ai un liner, un sac de couchage fin, ensuite un sac de couchage en duvet, et un overbag, donc un sursac en synthétique. J’ai deux réchauds, parce qu’il y a beaucoup de choses que j’ai en rechange au cas où : un premier principal, puis un autre qui va me servir les jours où il fait très froid pour réchauffer la tente ou si l’autre casse. Avec ces réchauds vient tout ce qu’il faut pour cuisiner : une théière, une ou deux cuillères, plusieurs gourdes, une tasse. Les trois quarts du poids viennent de la nourriture et du mazout. Le reste, ce sont des vêtements supplémentaires. Et plein de petites choses : une trousse de réparation, de première urgence, des peaux de rechange pour mes skis, une fixation de rechange, un ski de rechange, des lunettes de soleil, une petite trousse d’hygiène. Des détails à ne pas oublier : des cordes, des mousquetons, des broches à glace, des piquets de tente, une pelle. J’ai aussi un panneau solaire et une batterie pour recharger mon matériel électronique.

Dans un environnement aussi isolé, quels sont les principaux risques auxquels tu penses le plus avant le départ ?

Le froid. Pour moi, c’est le risque numéro un, la chose la plus difficile à gérer. Quand on skie, ça va, mais c’est pendant tous les moments de transition. Ça veut dire les moments où je fais des breaks dans la journée pour manger, avant de monter ma tente. Le soir, par exemple, j’ai un réchaud qui réchauffe ma tente, mais après je l’éteins pour aller me coucher. Ça, c’est encore un autre moment de transition. Le matin, quand je sors de ma tente, c’est tous les moments où on a froid. On a d’abord froid aux extrémités, ça peut être assez compliqué à gérer. Les animaux sauvages sont un autre risque, mais tout le monde m’a dit que je n’avais pas trop à craindre. Les ours hibernent, les loups n’attaquent pas les humains et les élans peuvent être agressifs, mais il faut juste faire un grand détour. Autre risque, me perdre, parce que j’avance quand même dans un terrain où il n’y a pas de chemin. C’est assez bien tracé jusqu’à Behchokǫ̀ et Gameti, mais jusqu’à Délı̨nę, je suis seule. Il y aura peut-être quelques traces de skidoo autour de la communauté de Gameti, mais pas après. Donc là, j’ai un tracé GPS sur ma montre, mon GPS, et j’ai des cartes papier. Mais le paysage est le même partout ici, donc ça peut être très dur de se repérer sur une carte si jamais mon matériel GPS ne fonctionne plus.

Entre appréhension et désir d’avancer, Clémentine Bouche s’apprête à mesurer le Nord, et peut-être, à se mesurer elle-même.

Photo Cristiano Pereira

Tu ne passeras que par trois petites communautés et tu seras seule la plupart du temps. Comment te prépares-tu mentalement à cette solitude ?

Pour moi, c’était quelque chose d’important de m’arrêter dans trois communautés pour casser cette solitude. J’ai prévu de m’arrêter deux, trois jours dans chacune pour non seulement me ressourcer, c’est-à-dire me reposer et prendre une douche, mais aussi parler et rencontrer du monde. Comment je me prépare mentalement à cette solitude ? J’avoue que c’est aussi une de mes plus grandes craintes pour ce voyage. Que se passe-t-il si mes pensées ne vont pas dans la bonne direction, si je n’ai pas un facteur externe pour m’en sortir, si je m’ennuie à mourir et que je n’ai plus envie d’avancer ? Certains aventuriers qui vont au pôle Sud parlent de la difficulté de la solitude. Un des moyens utilisés est d’avoir de la musique ou des audiobooks. Moi, je ne suis pas sûre d’en avoir. Donc comment est-ce que je me prépare à cette solitude ? J’en ai un peu peur, mais c’est le challenge aussi.

Au-delà du défi physique, est-ce que cette expédition a aussi une dimension personnelle ou symbolique pour toi ?

Oui, elle a une dimension culturelle, parce que le but, c’est d’en apprendre plus sur le sentier historique appelé le Idaa Trail, entre Behchokǫ̀ et Délı̨nę. D’en apprendre plus sur les communautés et d’aller à la rencontre de ces communautés autochtones via un moyen de transport autonome. Et d’en apprendre plus sur le territoire et sur le peuple qui vit dans ce territoire depuis des millénaires. Est-ce qu’il y a aussi une dimension personnelle ? Oui, ça fait des années que je rêvais de faire seule une grosse expédition comme ça. Être complètement autonome, n’avoir que moi-même pour résoudre les problèmes, trouver des solutions et penser à tout. C’est un challenge intellectuel, un défi à relever qui me stimule.

Comment ta famille et tes amis ont réagi quand tu leur as annoncé que tu allais partir seule pendant deux mois dans le Nord, en plein hiver ?

Je craignais un peu de leur dire. J’attendais Noël, mais je l’ai annoncé début décembre parce que j’étais déjà tellement stressée dans la préparation que j’ai appelé mes parents à l’aide. Ils étaient surpris de l’apprendre à la dernière minute et de savoir que j’allais partir aussi longtemps. Mais bon, ça fait plusieurs années qu’ils voient que le niveau de mes aventures augmente. Sinon, tout le monde est un peu surpris. Les gens ont peur pour moi ou je vois dans leur regard qu’ils se demandent si j’en suis capable. Pour l’instant, je n’ai pas la réponse, mais je pourrai leur montrer au retour.

Sur la surface gelée du Grand lac des Esclaves, Clémentine teste son matériel et ajuste ses traineaux avant le grand départ.

Photo Cristiano Pereira

Un film documentaire en préparation

Un long métrage documentaire intitulé The Idaa Trail est actuellement en préparation sous la direction du cinéaste Mike Lee. Le film suivra Clémentine Bouche dans sa traversée solo et autonome de 700 kilomètres à ski de fond le long du sentier historique Idaá Trail, une ancienne route commerciale dénée reliant le Grand lac des Esclaves au Grand lac de l’Ours. Le projet souhaite mettre en lumière à la fois la force féminine, l’identité subarctique et l’histoire culturelle du territoire, en intégrant notamment des voix et perspectives des communautés tlichos. Une campagne de sociofinancement vise à recueillir 3 500 $, afin de permettre au réalisateur de se rendre dans les communautés où l’aventurière fera escale pour se reposer et se ravitailler. Des objectifs supplémentaires permettraient d’ajouter une équipe de tournage, de rémunérer des Ainés pour des entrevues et d’intégrer une narration historique sur le sentier. L’équipe souhaite réunir les fonds rapidement pour documenter l’expédition dès ses premières étapes.

Tirer, ajuster, recommencer : sur le Grand lac des Esclaves, chaque séance d’entrainement rapproche Clémentine de son défi vers le Grand lac de l’Ours.

Photo Cristiano Pereira